Dans ce numéro spécial, « Le Soleil du Sud » met en lumière la communauté mancagne. Originaires du village de Bula (Guinée-Bissau), ils se sont installés au Sénégal, surtout en Casamance, sans renoncer à leurs traditions (règles du mariage, rites entourant les défunts, patronymes, etc.). « Le Soleil du Sud » vous révèle ce qui se passe derrière les coulisses quotidiennes de cette minorité sénégalaise.
BULA – Mpack, village frontalier avec la Guinée-Bissau et dernier bastion du département de Ziguinchor, abrite une petite communauté mancagne. L’influence du créole trahit l’immersion dans une région proche de l’ancienne colonie portugaise. Dans ce bourg, où résident des familles de la commune de Boutoupa Camaracounda, les vergers d’anacardiers constituent l’activité principale. Accessible par la route du Réseau régional de la CEDEAO, le trajet jusqu’à Bula dure environ deux heures et conduit au cœur du berceau mancagne. À une centaine de kilomètres de là se trouve Sao Domingos, première province guinéenne située après la frontière, et Bula se retrouve au pied de la province mancagne de la région de Cacheu. Sur place, les vestiges du passé colonial cohabitent avec des habitations traditionnelles et des constructions contemporaines, dessinant un paysage contrasté. Parmi les symboles forts de l’importance de Bula pour les Mancagnes figure aussi leur palais royal. Le trône est occupé aujourd’hui par Joao (Jean) Mancabou. « C’est le roi reconnu de l’ensemble des Mancagnes », précise le professeur Albinou Ndecky, ethnolinguiste et enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. « Le roi est de nationalité sénégalaise et a longtemps vécu au Sénégal avant de renouer avec ses origines », indique l’universitaire. Il rappelle aussi qu’il existe d’autres provinces mancagnes comme Ko et Jol, mais souligne que Bula demeure la terre-mère. « C’est de là que les Mancagnes sont partis pour s’établir ensuite au Sénégal, en Gambie et dans d’autres régions de la Guinée-Bissau », souligne-t-il.
Pour remonter jusqu’à leurs origines lointaines, précise Dominique Campal, porte-parole de l’Association pour la valorisation de la culture mancagne, connue sous le nom de Pkumel, il faut remonter jusqu’en Égypte. « Les Mancagnes ont ensuite transité par Duka et Popadala, en République de Guinée, avant de s’installer à Bula », relate le président de Pkumel. D’après les historiens, les premières migrations de ce peuple lié à l’agriculture vers la Casamance remontent à la période des années 1800. « Sédhiou et Ziguinchor ont été les premières régions d’accueil », précise le professeur Ndecky. « Ils se sont implantés selon les espaces disponibles pour développer leurs activités agricoles, ce qui a entraîné la création de dizaines de villages périphériques autour de ces deux zones », ajoute Dominique Campal. À Ziguinchor, poursuit-il, des quartiers tels Tilène, Kénia et Kansahoudy ont initialement été investis par les Mancagnes.
Ils se nomment « Ba Houla »
« Di wo Na Houla (Je suis Na Houla) ». Telle est l’auto-identification du Mancagne vis-à-vis de son groupe ethnique. Ils sont appelés ainsi par les Manjack et les Pepel venus de la même aire géographique en Guinée-Bissau. Mais le nom le plus répandu reste Mancagne. Selon plusieurs sources concordantes, cette appellation est née sous le règne du roi Mancanha Mboss, entre 1915 et 1918, période marquée par le contexte colonial. « Pour éviter les exactions et les déportations en vigueur sous la domination portugaise, le roi Mancanha Mboss a choisi de collaborer avec les colonisateurs afin de protéger sa communauté », précise M. Badiette. Pour s’identifier, explique-t-il, c’est bien le contenu qui a façonné le contenant : on les appelait alors « I mancanha », signifiant le peuple de Mancanha. Cette appellation figure même dans les archives portugaises, où l’on retrouve ce nom désignant leur communauté ».
Une centaine de patronymes
Les Mancagnes constituent l’ethnie dénombrant le plus grand nombre de patronymes au Sénégal, malgré une part infime de la population nationale — moins de 1 %. « Chaque année, je découvre un nom de famille inconnu auparavant », confie Jean-Paul Ndécky, appartenant au même groupe ethnique. D’après les associations qui promeuvent la culture mancagne, on dénombre plus d’un siècle de noms différents entre le Sénégal et la Guinée-Bissau. « Cette grande diversité vient du fait que certains noms de famille constituent parfois le prénom ou le surnom d’un ancêtre », explique Dominique Campal, président de l’Association pour la valorisation de la culture mancagne. Il donne l’exemple de sa propre famille, où certains portent le nom Mansis parce que leur grand-père Niaga Campal était surnommé Mansis. Des cas similaires existent dans d’autres familles comme « Bafoki », où l’on retrouve Kayounga, Basse, Mindiar, Kanfoudy, Kabou, etc., bien que tous descendent d’un même ancêtre. En réalité, précise M. Campal, ces noms se regroupent autour d’une dizaine de grandes familles. « Parmi elles, on peut citer Ba Dighal, Ba Fey, Ba Pughan, Ba Ouh, Ba Co, Ba Nino, » énumère-t-il.
Par Kathafa B.H.M. KANFOUDY