À Kolda, une jeune entreprise de sérigraphie balaie les clichés sur une jeunesse jugée paresseuse. À sa tête se trouve Malado Diallo. Émergeant des champs de Mampatim, ayant traversé les embouteillages de Dakar et s’étant laissé impressionner par les avancées technologiques venues de Chine ainsi que par les lumières de Dubaï, ce trentenaire a transformé un don pour le bricolage en une ambition régionale. Portrait d’un homme dévoué, patient et qui n’oublie jamais le coût d’une vis bien serrée.
Devant la permanence du parti Pastef/Kolda, deux boutiques se font face et abritent Mampa Services, une entreprise de sérigraphie et de flocage bien connue dans la capitale du Fouladou. À la barre, un jeune entrepreneur de moins de 30 ans dont la réputation n’est plus à faire à Kolda: Malado Diallo. Derrière son bureau, ce jeune homme, de corpulence moyenne, silhouette élancée et posture droite, échange avec un représentant d’une association de « jakartamen » venu proposer sa commande.
Attentif comme à son habitude, Malado affiche son sourire franc et chaleureux, dévoilant des dents parfaitement alignées, tandis que son regard pétillant et bienveillant témoigne d’une grande facilité à mettre les clients à l’aise. C’est surtout cette chaleur humaine et cette disponibilité qui lui valent une confiance durable auprès de sa clientèle.
Né dans le village de Mampatim, sur la route de Vélingara, au sein d’une famille d’agriculteurs modestes, Malado a rapidement fréquenté l’école locale tout en découvrant en parallèle les réalités ardues des travaux de la terre. Bien que son parcours scolaire fût honorable, il révèle plus tard une passion sincère pour le bricolage, notamment le dessin, l’écriture et la conception graphique. Une passion qu’il cultive discrètement, sans que son grand frère Djiba ne s’en aperçoive trop tôt. « Étudiant, ce dernier tamponnait des maillots à main levée. À son retour à l’université, je récupérais à la volée les lettres alphabétiques qu’il laissait dans sa chambre pour exécuter les commandes des villages voisins », raconte-t-il avec une pointe de nostalgie. Pour la fabrication d’un simple lot de maillots, il empochait environ 2 000 Fcfa, une somme modeste mais suffisante pour couvrir les petites dépenses d’un adolescent.
Son ami d’enfance, Abdoulaye Diallo, surnommé « Big Boss », témoigne avec chaleur: « On a grandi ensemble à Mampatim. Sa famille lui a transmis les valeurs du travail. Malado est du genre à n’avoir jamais peur de lancer de nouvelles idées et il apprend vite. Il compte parmi les jeunes de Kolda les plus respectés dans le milieu professionnel. Et il le mérite pleinement. Je dirais même qu’il s’est donné les moyens de réussir. Il sait faire pas mal de choses… un vrai touche-à-tout ».
Le flocage, une passion qui guide
Cette passion pour le flocage et la sérigraphie finit par prendre le pas sur les études. Au début de l’année scolaire 2016-2017, les parents décident de ne pas l’inscrire en première au lycée, ses résultats de l’année précédente marquant clairement un manque de motivation. À cette période, les tentations de la jeunesse sont fortes; Malado a même failli embrasser une carrière artistique en montant sur scène avec le groupe phare de la zone, Deume Mic. « C’était vers 2015 », se souvient-il en riant.
Surnommé « Malzo » par son ami Abdoulaye Lamang, il s’implique également, avec lui, dans la création du mouvement citoyen « Mampa Tampi », inspiré de « Fouta Tampi », pour réclamer l’électrification du village de Mampatim. Finalement, il accepte son sort et se retire à la maison pour aider les récoltes de l’hivernage. « J’ai encore des photos de cette époque », confie-t-il avec une pointe d’émotion. Cette période inquiète profondément son grand frère Amadou, homme d’affaires établi en Chine et futur maire de la commune, qui ne cesse de le réprimander. « Il voyait mal que je n’étudie plus et que je n’aie pas de métier », explique Malado.
Ces remontrances répétées vont se révéler comme une épreuve de caractère majeure. Obéissant et doté d’une grande patience, le jeune homme parvient à convaincre son frère par sa conduite respectueuse et sa détermination discrète. Amadou avait déjà anticipé l’avenir en acquérant du matériel professionnel de sérigraphie et de flocage numérique qu’il gardait en réserve. Un jour, il annonce à Malado que le matériel est disponible et qu’il faut suivre une formation sérieuse dans ce domaine.
Le jeune « villageois » quitte alors le Fouladou pour la capitale animée, Dakar, sans aucune notion d’informatique ni même de manipulation d’ordinateur. Il atterrit chez Babacar Sow, ami intime d’Amadou, installé à Petersen, au centre-ville. Pendant six mois intenses, marqués par des journées qui commençaient à l’aube et s’étiraient jusqu’au soir, il travaille sans relâche tout en empruntant chaque jour la ligne 1 des bus « Tata », tristement célèbre pour sa lenteur et ses détours à travers la ville.
Logé à Grand Yoff chez sa sœur aînée Amy, il progresse rapidement grâce à sa rigueur et à sa soif d’apprendre. Son maître d’apprentissage supplie même ses parents de le laisser auprès de lui et de confier le projet à une autre personne, une demande poliment ignorée par la famille. « Sow était un excellent maître; il n’a jamais voulu que je parte », avoue Malado avec un sourire. Le retour à Kolda s’impose finalement.
Profiter de la vie et du travail
À son retour, il rejoint l’entreprise Mampa Services, dirigée par une de ses sœurs. Le défi est important, mais l’ambition et le courage ne manquent pas. Dès les premières semaines, le jeune homme s’impose par son sérieux et reçoit rapidement des responsabilités accrues. « À mon retour à Kolda, j’ai changé d’approche: nous avons activement mis en avant nos offres et nos produits sur les réseaux sociaux. C’est grâce à cela que, de nos jours, ces plateformes contribuent largement à notre chiffre d’affaires », déclare-t-il avec satisfaction.
Porté par ses premiers succès financiers, le jeune entrepreneur se permet de profiter un temps de la vie sociale. « J’étais devenu un « blowman ». Avec mes amis, nous louions des véhicules et allions à des “pool parties”. Mais cela m’a coûté cher ! », admet-il sans détour.
Ses anciennes habitudes de bricoleur le reprennent un jour: en assurant lui-même la maintenance d’une machine, il perd une vis clé qui met hors service l’équipement. L’impossibilité de produire met les bénéfices en jeu. « Il était hors de question de continuer sans ce composant. Mon grand frère voulait me donner une leçon », se remémore-t-il.
Après plusieurs mois difficiles, la machine est renvoyée en Chine pour réparation. « Depuis ce jour, je prends soin du matériel comme s’il s’agissait de mon propre enfant », affirme-t-il avec un large sourire empreint de sagesse.
Cet épisode douloureux marque une étape décisive dans sa jeune carrière. Malado décide d’élargir l’entreprise et la délocalise à Sikilo, où il opère depuis près de six années avec une équipe de quatre collaborateurs fidèles.
Un voyage en Chine, financé par sa grande sœur Amy à l’occasion d’une foire internationale, puis une escale à Dubaï, l’ouvriront définitivement à la réalité du monde. « C’est là-bas que j’ai compris que nous, les Africains, avions un certain retard », confie-t-il avec un sourire malicieux mais lucide.
Ces découvertes le motivent profondément et le poussent à poursuivre l’effort pour briser le cliché d’une jeunesse africaine supposée paresseuse et peu travailleuse. Résultat: en moins d’un an, Mampa Services s’installe à Vélingara. Les succès enregistrés en 2024, tirés par le contexte électoral, permettent ce nouveau déploiement. Aujourd’hui, Malado est devenu le propriétaire unique de l’entreprise et nourrit un rêve plus grand encore: étendre ses activités dans la sous-région, en Gambie et en Guinée-Bissau notamment.
Il compte y parvenir avec patience et persévérance, deux qualités qu’il juge essentielles sur son chemin. Parallèlement à ses activités professionnelles, il assume avec modestie et sérieux le mandat de représentant régional de l’Association des professionnels de l’infographie, de l’imprimerie numérique et de la sérigraphie du Sénégal (Apis). Cette fonction lui permet d’évoluer aux côtés des meilleures figures du domaine et d’enrichir considérablement son expérience.
Avec un parcours forgé dans l’effort et les épreuves, Malado Diallo, qui est aujourd’hui marié, entend poursuivre et porter haut le flambeau d’une jeunesse koldoise dévouée, travailleuse et ambitieuse. Son objectif est d’inspirer les jeunes des villages du Fouladou et de s’imposer progressivement comme une référence à l’échelle nationale, voire sous-régionale. Pour cet enfant du terroir, le ciel n’est pas une limite mais un horizon à conquérir.