Fondé en 2018, Jigeen Ñi est le premier orchestre entièrement féminin du Sénégal et s’impose comme une démarche artistique dédiée à la promotion des musiciennes et au rayonnement culturel du pays. Son créateur, Samba Diaité, qui occupe aussi le poste de directeur du Partenariat et de la Coopération au Grand Théâtre national Doudou Ndiaye Coumba Rose, revient sur la genèse de cette initiative, les obstacles rencontrés et ses ambitions.
Quelles raisons vous ont convaincu, en 2018, qu’il fallait créer un ensemble composé uniquement de femmes instrumentistes ?
L’inspiration est née d’un constat simple. Le Sénégal regorge de musiciennes talentueuses, mais elles restent peu visibles lorsqu’il s’agit d’occuper les postes d’instrumentistes dans les grandes formations. Bien souvent, les femmes se contentent du chant ou des chœurs alors qu’elles maîtrisent aussi le piano, la batterie, la basse ou les percussions au niveau professionnel. J’avais envie d’en finir avec cette réalité et de démontrer que des femmes peuvent porter, à elles seules, un orchestre de haut niveau. Cette idée est devenue réalité en 2018 avec la naissance de Jigeen Ñi.
Pourquoi privilégier un ensemble exclusivement féminin plutôt qu’un orchestre mixte ?
Parce qu’il était nécessaire d’envoyer un message clair. Il ne s’agissait pas de monter un groupe féminin pour suivre une mode, mais de répondre à une nécessité culturelle et sociale. Nous voulions démontrer que le talent n’a pas de sexe ni de limite. Le nom « Jigeen Ñi », qui signifie les femmes en wolof, traduit parfaitement cette ambition. Notre objectif est de mettre en lumière les compétences des musiciennes et de leur offrir la place qui leur revient sur les scènes nationales et internationales.
Comment avez-vous constitué le premier noyau de musiciennes et quels critères ont guidé leur sélection ?
Nous avons entrepris un véritable travail de recherche. Nous avons rencontré de nombreuses musiciennes issues de différents horizons : conservatoires, écoles de musique, orchestres, familles de griots ou encore groupes professionnels. Très rapidement, Khady Dieng, pianiste et cheffe d’orchestre, s’est imposée comme un pilier du projet. Autour d’elle, une équipe soudée s’est progressivement constituée, partageant les mêmes valeurs de rigueur, de solidarité et de dépassement de soi. Aujourd’hui encore, cette exigence demeure notre principal critère de sélection.
Quelle identité musicale souhaitez-vous donner à Jigeen Ñi ?
Notre ambition est de proposer une musique profondément enracinée dans les traditions sénégalaises tout en restant ouverte aux influences du monde. Nous travaillons autour des rythmes nationaux, de la musique mandingue, de la Casamance, de l’Afro-fusion, de la world music, du jazz et d’autres esthétiques contemporaines. Chaque concert est conçu comme un dialogue entre notre patrimoine et les musiques actuelles. Nous voulons démontrer que la musique sénégalaise possède une richesse capable de dialoguer avec toutes les cultures.
Au-delà de l’aspect artistique, quel message cet orchestre veut-il porter auprès de la société sénégalaise ?
Notre projet va bien au-delà du cadre artistique. Jigeen Ñi défend l’égalité des chances, la valorisation des femmes, le respect, la paix, la solidarité et le vivre-ensemble. Par cet ensemble, nous voulons encourager les jeunes filles à croire en leurs capacités et à poursuivre leurs ambitions, quelles qu’elles soient. Si demain une enfant décide d’apprendre la batterie, la basse ou le piano parce qu’elle a vu Jigeen Ñi sur scène, nous aurons atteint une part de notre objectif. Pour soutenir cette idée, nous avons lancé une académie destinée à former uniquement des jeunes dans le maniement des instruments.
Les débuts ont-ils été marqués par des réticences ou des obstacles liés au caractère inédit du projet ?
Comme tout projet innovant, il a fallu convaincre. Nombreux étaient ceux qui pensaient qu’un orchestre composé uniquement de femmes ne durerait pas. Il a fallu gagner la confiance des partenaires, des organisateurs et parfois même du public. Les contraintes financières, les répétitions, la formation permanente et les déplacements représentaient également de véritables défis. Mais la qualité du travail, la discipline et la persévérance des musiciennes ont peu à peu balayé les préjugés. Aujourd’hui, ces difficultés ne semblent pas encore résolues, mais nous poursuivons le combat pour relever ce défi d’envergure à bien des égards.
Huit ans après sa création, quel bilan dressez-vous du parcours de Jigeen Ñi et quelles avancées vous semblent les plus marquantes ?
Je ressens surtout une profonde fierté. Quand nous avons lancé ce projet en 2018, peu d’observateurs imaginaient que Jigeen Ñi puisse désormais représenter le Sénégal dans plusieurs pays européens. Désormais, le groupe prend part à des festivals internationaux, réalise des résidences artistiques et bénéficie d’une reconnaissance qui dépasse nos plus grandes attentes. Mais le véritable succès revient avant tout aux musiciennes, qui ont œuvré sans relâche pour imposer leur talent. Le témoignage le plus touchant reste celui des jeunes filles qui nous confient vouloir devenir musiciennes après avoir assisté à nos concerts.
Aujourd’hui, l’orchestre se produit presque partout dans le monde. Quelles sont désormais vos priorités de développement et les grandes ambitions pour les années à venir ?
Nous voulons poursuivre l’internationalisation du groupe en participant à davantage de festivals et de tournées sur les différents continents. Nous préparons aussi de nouvelles créations musicales, des collaborations avec des artistes étrangers et plusieurs projets pédagogiques destinés à accompagner la formation de jeunes musiciennes sénégalaises. Notre ambition est aussi de faire de Jigeen Ñi une véritable institution culturelle capable de transmettre son savoir-faire aux générations futures. Nous souhaitons enfin contribuer au rayonnement du Sénégal par une diplomatie culturelle fondée sur l’excellence artistique. À toutes celles et ceux qui ont cru en ce chemin dès le début, nous exprimons notre gratitude. Jigeen Ñi démontre que lorsque l’on croit en les femmes, que l’on leur donne les moyens de s’exprimer et que l’exigence artistique est placée au cœur d’un projet, les résultats peuvent dépasser toutes les attentes. Notre plus grande ambition est de porter les couleurs du Sénégal haut et fort, afin de prouver, dans le monde entier, que notre pays dispose d’artistes d’un talent immense et d’une culture capable d’unir les peuples autour des valeurs de paix, de dialogue et de fraternité.