À l’extrémité nord du Sénégal, là où le fleuve rejoint la Mauritanie pour former une frontière, Loboudou Doué dissimule un secret que peu de voyageurs pressent : des forêts classées, un confluent saisissant, un patrimoine préservé par l’isolement qui, paradoxalement, a su en préserver l’authenticité. Mais le même fleuve qui sublime ce tableau peut aussi l’emprisonner. À chaque crue, le village se coupe du reste du monde; à chaque saison des pluies, ce recoin se replie un peu plus sur lui-même.
Pour atteindre Loboudou Doué, il faut des épaules de boxeur et la patience d’un pèlerin. Installé sur l’île à Morphil, dans le département de Podor, ce village qui compte un peu plus de cinq mille habitants se mérite au prix d’un véritable parcours du combattant. Deux itinéraires s’offrent au voyageur téméraire: l’un démarre sur une piste latéritique au départ de Podor, l’autre remonte par la route nationale n°2 avant de bifurquer vers Boubé puis Ndiayène Pendao, et c’est là que les obstacles s’enchaînent comme les niveaux d’un jeu sans fin. Une portion sablonneuse laisse place à la latérite, et chaque secousse appelle une visite chez le chiropraticien. Suit ensuite Ngalenka, l’un des nombreux cours d’eau de la zone, franchi par un pont qui tombe à pic, puis, sur plusieurs kilomètres, une piste caillouteuse prend le relais, aussi caillouteuse qu’un récit mal écrit, tandis que la poussière refuse de se calmer et s’élève à chaque passage, saluant ceux qui osent encore s’aventurer par ici. Entre un soleil implacable et les secousses qui martèlent la colonne vertébrale, le trajet semble long avant d’apercevoir les premières habitations. Une bâtisse en ciment ici, une construction artisanale là, un poste de santé qui ne fonctionne plus. Mais, derrière ce décor contrasté, un même constat s’impose : la chaleur d’un sourire, un accueil si généreux qu’il efface presque la fatigue du voyage. À Loboudou Doué, on cultive le riz, on pêche, on vit de la terre. Mais derrière ces richesses se dissimule une douleur ancienne dont les habitants peinent à se défaire depuis des lustres : l’enclavement. En pulaar, Loboudou signifie « coin » ou « recoin », et c’est précisément dans ce recoin que se love, depuis toujours, le drame du village. Comme les autres hameaux de la zone Walo de l’arrondissement de Thillé Boubacar, Loboudou Doué, bien que relié depuis 2017 à la route nationale par une piste de production de vingt-quatre kilomètres, demeure vulnérable face aux caprices du fleuve Sénégal. Les crues spectaculaires de 2024 ont brutalement rappelé la fragilité de cette infrastructure, conçue avec des défauts structurels : chaussée sous-dimensionnée, absence de bretelles, prise en compte insuffisante des voies traditionnelles d’évacuation des eaux. La piste a été rongée ici et là, menaçant d’isoler le village et son arrière-pays du reste du pays.
Un enclavement aux causes multiples
Dans une étude consacrée à l’urgence de réhabiliter cette piste, le professeur Aboubakry Gollock, économiste et originaire de Loboudou, résume la situation avec une formule percutante : « Ici, même 17 kilomètres, c’est une frontière. » Selon lui, l’enclavement tient à trois causes clairement identifiables. D’abord, une conception initiale déficiente : la piste reliant Ndiayène Pendao à Loboudou Doué, ouverte en 2017, présentait déjà un sous-dimensionnement et une absence quasi totale d’ouvrages de drainage. Ensuite, l’aggravation due au changement climatique : les crues de 2024 ont mis à nu ces fragilités, en dévalant la piste par endroits jusqu’à la rendre impraticable. Enfin, un manque d’entretien et de prévision de la part de l’État, qui n’a pas mesuré l’importance stratégique de cet axe pour une zone frontalière peuplée de plus de cinq mille cinq cents habitants et qui polarise à elle seule une vingtaine de villages. Face à ce silencieux abandon, les populations n’ont pas attendu. Le professeur Gollock relate la naissance de l’Initiative intervillages communautaire citoyenne pour la réhabilitation urgente, une forme de révolte discrète mais civique où chacun rappelle à l’État sa responsabilité. Collectes de fonds, dons en nature, chantiers de renforcement des tronçons emportés par l’érosion : les villageois de la zone Walo ont pris en main ce qui n’était confié à personne d’autre. Mais pour le chercheur, le civisme a ses limites : sans une vision durable de l’État et des moyens techniques et financiers adéquats, le problème persistera et la contribution de ces territoires à la souveraineté alimentaire du pays restera fragile, malgré leurs potentialités. Brahim Moctar Ba, chef du village, ne cache pas ce sentiment : « Le village est entouré du fleuve Sénégal et du marigot de Doué. Lorsqu’une crue survient, la seule piste qui part de Ndiayène Pendao est totalement submergée. On ne peut sortir, les gens ne peuvent plus entrer. On est totalement isolés du reste du monde. Chaque année, c’est la même litanie et nous en avons vraiment assez. »
« On est totalement coupé du reste du monde »
Pourtant, il rappelle que la piste avait autrefois soulagé les populations. Avant sa construction, en cas d’inondation, il fallait prendre une pirogue jusqu’à Doué, puis rejoindre Ngawlé et enfin atteindre Thillé Boubacar — soit un détour d’environ soixante kilomètres. « Elle a certes permis un désenclavement partiel, mais il reste énormément à faire », ajoute-t-il, en insistant sur les limites des actions menées exclusivement par les habitants. Chaque année, les villages voisins cotisent selon leurs moyens — deux millions ici, cinq cent mille là, trois cent mille ailleurs — pour soutenir ce qui n’est pas pris en charge par la commune ni par l’État. « La maison où j’ai grandi se trouvait près de la berge. La crue l’a emportée », soupire le chef de village, évoquant le souvenir d’un foyer désormais disparu. Mouhamadou Baal, habitant de Loboudou Doué, dirige l’équipe qui repousse l’eau lors des crues. Il décrit une organisation née de la nécessité : on accumule des réserves, mais l’apport reste insuffisant. Pour sortir s’approvisionner, c’est une véritable galère. Mais on s’organise en équipes. » Quatre, pardon, huit grands tuyaux ont été installés et financés par les habitants eux-mêmes afin d’évacuer l’eau vers le fleuve, un dispositif de fortune qui, en cas de crue plus violente, pourrait ne pas suffire à empêcher l’eau de revenir au village. Et pourtant, loin de l’image d’une enclave infranchissable, Loboudou Doué abrite un trésor que peu de circuits touristiques osent révéler. Tout ici s’accorde pour séduire le voyageur en quête d’authenticité : un cadre naturel éblouissant, une position géographique hors du commun, un patrimoine humain vivant et cette part de mystère qui échappe encore à une route domptée. Le village se situe en réalité parmi les pointes les plus avancées du territoire mauritanien, bordant littéralement le fleuve Sénégal, frontière fluide entre deux rives et deux mondes qui se répondent et se ressemblent à la fois. Pour le visiteur, c’est une occasion rare de se tenir à l’endroit où le pays frôlerait presque ses confins, une impression de bout du monde que peu de destinations dans la sous-région offrent encore. Autour, la nature se déploie sans retenue. Les forêts classées de Koundi, Bawadji, Lamnadie, Mana Togni et Dioldi dessinent une mosaïque verte entre steppe, savane arborée et cultures irriguées, tandis que les vastes plaines inondables du fleuve, où paissent bœufs, chèvres et moutons selon les saisons, forment des paysages qui se réinventent à chaque cycle, dorés et secs en saison sèche, submergés et miroitants en hivernage.
À quelques pas du village, Maaje Ndenndi marque le lieu précis où confluent les fleuves Sénégal et Doué, l’un des plus beaux joyaux de toute la zone. Non loin, l’île de Dounde et la forêt classée de Lamnayo, zone humide fertile autrefois refuge contre les razzias et aujourd’hui sanctuaire de faune sauvage, constituent un véritable havre pour les amoureux de la nature. Le Maayel, ce bras du fleuve autrefois foisonnant, et la forêt classée, dont mille six cent cinquante hectares bénéficient d’un statut protégé depuis 1938, complètent ce tableau aux côtés des vestiges historiques de Balakos.
Un joyau que la route n’a pas encore apprivoisé
Pour le professeur Aboubakry Gollock, ce potentiel ne doit pas être exploité au bénéfice d’un tourisme de masse. « Le tourisme peut devenir un levier de développement colossal pour notre territoire. Il ne s’agit pas d’un tourisme de masse, mais d’un tourisme d’expériences, authentique, fondé sur l’écotourisme et le partage », assure-t-il. Il imagine même un circuit reliant Loboudou Doué, point d’embarquement historique du légendaire Bou El Mogdad, à la réserve d’Amboura, aménagée par le groupe Cse, un itinéraire qui enrichirait considérablement l’expérience des visiteurs qui sillonnent le fleuve. Cependant, Loboudou Doué n’est pas aujourd’hui une destination touristique équipée. La piste qui le relie à la route nationale demeure dégradée et particulièrement vulnérable pendant la saison des pluies, et c’est précisément cet enclavement qui, jusqu’ici, a préservé l’authenticité du lieu. Une réhabilitation de la piste de production, associée à la future route du Walo, ouvrirait néanmoins la voie à un tourisme rural et fluvial structuré sur l’ensemble de ce tronçon du fleuve, entre Podor, l’île à Morphil et la frontière mauritanienne.