Limiter la profession vétérinaire à la pratique de la santé animale entrave sa prospérité en Afrique subsaharienne

16 septembre 2025

Ex-directeur de l’École Inter-États des Sciences et Médecine Vétérinaire (EISMV) de Dakar et ancien ministre béninois de l’Enseignement supérieur, Pr François Adébayo Abiola revient dans cet entretien sur son parcours, un parcours exemplaire au service de l’Afrique, et surtout sur les grands défis auxquels l’enseignement supérieur et la recherche vétérinaire doivent répondre pour mieux accompagner le développement du continent. Il n’a pas manqué aussi de se prononcer sur l’hommage qui lui a été rendu à Sakété, sa ville natale, par les universitaires, figures politiques et pairs d’Afrique.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre parcours, de l’enseignement supérieur au ministère de l’Enseignement au Bénin, jusqu’à la direction de l’EISMV?

C’est pour moi un privilège d’avoir connu un chemin aussi riche: un parcours académique, un parcours professionnel, une trajectoire politique et une implication sociale. En réalité, on peut presque dire, en termes presque caricaturaux, que les opportunités qui se sont présentées m’ont conduit sur deux trajectoires distinctes: le Sénégal pour l’aspect professionnel et le Bénin pour l’aspect politique et social. Je me plais à reprendre les mots du Professeur Djibril Samb, ancien Directeur de l’IFAN, dans l’hommage qu’il a adressé au comité scientifique du colloque et dont le titre est: François Adébayo Abiola, Homo academicus, Homo politicus, kalokagathos. « Lorsqu’il apparait ce jour du 27 novembre 1950 à Sakété au Bénin, seul le Créateur savait que cet enfant naîtrait pour emprunter une expression de la sagesse grecque antique « beau et bon » : Kalos Kagathos. En débarquant après le baccalauréat pour la première fois à Dakar le 5 décembre 1974, le jeune François n’imaginait guère qu’il entrait dans un pays qui allait lui ouvrir un parcours professionnel riche et constamment tourné vers l’excellence: assistant, maître-assistant, agrégé, maître de conférences et professeur titulaire, l’Homo academicus pleinement constitué. Autre précision: étudiant, enseignant, directeur, membre du Conseil des ministres, président du Conseil des ministres, toutes les positions possibles dans une institution comme l’École Inter-États des Sciences et Médecine Vétérinaires. C’est pour le moment une combinaison unique. Député, ministre, ministre d’État, Vice-Premier ministre après un long séjour au Sénégal, l’Homo politicus qui fait rêver. Kalos Kagathos : « Beau et Bon ». Ces distinctions honorifiques qui lui ont été attribuées par plusieurs pays doivent être expliquées à la jeunesse, afin qu’elle cherche à imiter le maître et à progresser sur le chemin de l’excellence ». Tout cela constitue une grâce.

Que représente pour vous cet hommage rendu par vos pairs et amis, et quel message souhaitez-vous adresser à la jeune génération de chercheurs, enseignants et décideurs africains ?

Une grande fierté mêlée d’humilité. Comme on le dit, ce que l’on fait vous fait. Rendre hommage à un universitaire ou à une personnalité n’est pas une rareté; on en organise même fréquemment dans les espaces universitaires. En choisissant ma ville de naissance comme cadre de cet hommage, j’ai voulu démentir quelque peu l’adage selon lequel « nul ne soit prophète chez soi ». Une rue porte désormais mon nom, de mon vivant. Gloire soit rendue à tous ceux qui y ont contribué. Le message est clair. Pour concevoir le développement, il faut d’abord en fixer clairement les objectifs, identifier les besoins et les ressources, élaborer un plan d’action ponctué d’étapes concrètes et d’un calendrier précis, puis procéder à des évaluations régulières et à des adaptations constantes; et pour cela, il faut des hommes: l’homme donc l’alpha et l’oméga comme le dit l’adage.

Je voudrais aussi partager la perception d’une jeune participante à ce colloque d’hommage sur ma personne, Mlle Rose Éyitayo Akiossi, étudiante à l’université d’Abomey-Calavi et récemment élue au parlement des jeunes du Bénin. « Les femmes et les hommes d’Afrique peuvent, s’ils le veulent, rompre avec la fatalité. Ils peuvent bâtir des communautés aptes à l’épanouissement de tous » a écrit Adrien Houngbédji (une figure politique bien connue au Bénin) dans son ouvrage qui reprend l’idée de Jean Bodin au XVIème siècle « il n’y a de richesses que d’hommes », tout comme Charles De Gaulle lorsqu’il déclarait aussi en 1959 « en notre temps, la seule querelle qui vaille est celle de l’homme. C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, de faire vivre et de développer ». C’est pourquoi le parcours de l’homme François Adébayo Abiola est inspirant dans ce cadre ». En choisissant d’examiner le parcours universitaire, professionnel, politique et social de l’homme Abiola et ses réalisations dans la commune de Sakété, nous posons la question du modèle Abiola pour « notre » génération et nous exprimons que toute génération a besoin de son modèle: modèle de développement, modèle spirituel, modèle d’homme incarnant des valeurs pour la société. Comment associer des personnalités de notre espace comme François Abiola à celles qui sont citées et même vénérées quotidiennement, Platon, Socrate, Karl Marx et Victor Hugo? Abiola présente un parcours riche, varié et harmonieux qui conjugue intellect, initiative et humanité, illustrant ce que signifie être un citoyen élevé mais extrêmement près des populations. Il a su marier savoir, passion et pragmatisme. Nombreux sont ceux qui ont besoin de ce modèle également. J’ai donc vécu pleinement deux jours de communion avec mes pairs et amis venus de pays tels que le Niger, le Rwanda, le Cameroun, le Mali, la Côte d’Ivoire, le Togo, pour s’ajouter à ceux du Bénin, mon pays de naissance, et du Sénégal, mon pays d’adoption.

L’honorable Rose Akiossi résume bien l’attente de la jeunesse et je suis heureux que ces paroles me soient consacrées.

Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels l’enseignement supérieur et la recherche vétérinaire en Afrique doivent répondre pour mieux accompagner le développement du continent ?

Une préoccupation excellente et très actuelle, au point que je viens d’achever la rédaction d’un livre qui sera bientôt publié: « La profession vétérinaire en Afrique subsaharienne, l’EISMV de Dakar, une grande école pionnière, éditions Paris, Afridac ». Ces défis visent à permettre au vétérinaire en formation d’apporter des réponses aux questions qui relèvent de sa compétence: tout d’abord les enjeux de santé animale, puis ceux liés à la production animale, à la protection de la santé des consommateurs et de l’environnement, et enfin la production du savoir pour faire progresser les avancées scientifiques et technologiques dans le monde, sans oublier sa participation à la gouvernance étatique.

Le vétérinaire est le médecin des animaux. Il est appelé à soigner diverses espèces animales et, au-delà du maintien des animaux en bonne santé et dans des conditions optimales pour assurer leur production, le rôle des vétérinaires est crucial pour maîtriser les maladies transmissibles à l’homme, directement ou indirectement. Par ailleurs, très rapidement, on a commencé à intégrer les métiers liés à la santé et à la production animales. Les métiers des filières des productions animales sont variés: ouvrier agricole, chef d’exploitation, responsable sanitaire, technicien agricole, technicien en production animale. Depuis l’époque coloniale, on savait que le vétérinaire devait être accompagné d’autres compétences, comme on les qualifierait aujourd’hui de professionnels para vétérinaires, afin de faire face aux défis de la santé et de la production animales. Les pays ont progressivement pris conscience des enjeux et ont mis en place des formations de tous niveaux pour couvrir ces métiers et accroître leur contribution au développement de leurs pays. Par ailleurs, réduire la profession à la simple pratique de la santé animale ne peut prospérer en Afrique subsaharienne. Cette conviction ne cesse de se renforcer.