L’expansion du front agricole, facteur de déforestation des massifs forestiers

4 septembre 2025

Le directeur général des Eaux et Forêts, le colonel-major Babacar Dione, se livre à cet entretien sur la question des coupes de bois en Casamance. Il affirme que les agents placés sous son autorité ont joué un rôle déterminant pour freiner les coupeurs illégaux. Par ailleurs, grâce aux efforts de reboisement, à la surveillance et aux programmes communautaires, certaines zones montrent aujourd’hui « une régénération naturelle encourageante ».

Quel est l’état des lieux des zones de Médina Yoro Foulah et de Bissine ?

La forêt de Bissine, autrefois riche en essences précieuses telles que le bois de Venn (Pterocarpus erinaceus), le Caïlcédrat (Khaya senegalensis), le Linké (Afzelia africana) et le teck (Tectona grandis), a subi, au fil des décennies, une pression humaine soutenue. Une grande partie de ce massif était autrefois occupée par des groupes armés qui tiraient profit, via l’exploitation illégale, des moyens de survie et surtout de leur économie de guerre. Les agents du service forestier manquaient cruellement de ressources matérielles, logistiques et humaines pour faire face à ces réseaux.

La plupart des essences mentionnées ont été extraites. Toutefois, avec le retour des populations et la sécurisation de la zone grâce à l’intervention de l’armée, le service forestier a repris ses activités en installant un triage forestier et une pépinière afin d’accompagner la restauration du couvert végétal perdu. En collaboration avec les populations de retour, il œuvre à la réhabilitation de la forêt de Bissine. Quant à la zone de Médina Yoro Foulah, il faut comprendre que c’est un département frontalier avec la Gambie. Avant l’inscription du bois de Venn, du Linké et du Caïlcédrat à l’annexe II de la CITES, le trafic de bois à destination des marchés asiatiques avait fortement compromis les formations forestières de ce département.

Cette frontière, qui s’étend sur environ 220 kilomètres, se compose de multiples points d’entrée et de sortie reliant les deux pays. Les effectifs des agents forestiers et les ressources disponibles n’étaient pas à la hauteur de ceux des trafiquants. Aujourd’hui, ce trafic a nettement diminué, notamment grâce à l’interdiction d’exportation du bois gambien vers l’Asie sous l’égide de la CITES. Néanmoins, des coupes se poursuivent à petite échelle afin d’alimenter les marchés intérieurs des deux pays, Kolda étant une ville artisanale où la menuiserie constitue une activité majeure pour les jeunes. Par ailleurs, l’expansion des superficies agricoles demeure un facteur important de déforestation dans le département, Médina Yoro Foulah étant devenu le grenier de la région de Kolda. Des flux immigratoires environnementaux, en provenance notamment du Sine-Saloum, mènent à la création de villages et à l’extension progressive de vastes parcelles cultivables. Cette transition forestière vers l’agriculture explique en grande partie la perte de couvert forestier. En outre, les feux de brousse constituent un fléau, qui, après plusieurs passages, peut même dégrader les sols. Ce phénomène touche pratiquement tout le pays, y compris Bissine. Le service forestier dispose aujourd’hui d’un renforcement relatif dans le département et mène des campagnes de sensibilisation, tout en poursuivant la traque des délinquants. Cela justifie, par moments, la saisie d’importantes quantités de bois et d’équipements d’exploitation ou de transport.

Quelles superficies ont été perdues et que reste-t-il actuellement ?

Les chiffres les plus récents indiquent qu’entre 2010 et 2020, plusieurs hectares ont été détruits dans ces zones forestières. À Bissine, environ 30 % de la superficie originelle a été dégradée. Des portions demeurent toutefois protégées, en particulier celles sous surveillance renforcée. Pour Médina Yoro Foulah, les pertes s’inscrivent principalement dans des zones qui ont vu émerger des champs ou des villages nouvellement installés. Il serait nécessaire de réaliser une comparaison temporelle à partir d’images satellitaires. Sans cela, l’évaluation précise de l’étendue de la perte nécessite l’appréciation d’un expert. Il convient toutefois de noter des réductions de surface signalées dans la forêt de Pata.

Quelles sont alors les répercussions de cette déforestation à grande échelle ?

Les conséquences touchent d’abord l’écologie: perte de biodiversité, disparition d’espèces animales et végétales, et dégradation des sols. La valeur économique de ces forêts, autrefois florissantes, diminue sensiblement car les arbres d’appoint ont presque disparu, réduisant les potentialités du couvert forestier. Sur le plan climatique, les effets se traduisent par une perturbation du cycle hydrique et une contribution au changement climatique local. Enfin, les retombées socio-économiques se font sentir dans l’appauvrissement des communautés dépendantes de la forêt, ainsi que dans les conflits liés à l’accès aux ressources et aux terres agricoles.

Colonel, quel est l’impact de l’action coordonnée de vos agents face aux délinquants ?

Nos agents assurent une surveillance quotidienne des massifs, interpellent les trafiquants et saisissent le bois illégal, tout en sensibilisant les populations riveraines sur les méfaits des coupes abusives, des feux de brousse et du besoin de reboiser. Ils supervisent et suivent les programmes de reboisement et luttent contre les feux de brousse, qu’ils soient passifs ou actifs. Ils opèrent fréquemment dans des conditions difficiles, à la merci de réseaux structurés et armés.

Avis-pattern sur les moyens disponibles pour lutter contre ces trafiquants ?

Les ressources humaines, matérielles et financières actuelles restent insuffisantes face à l’ampleur du phénomène. Toutefois, grâce à des partenariats avec les forces de défense et de sécurité, au financement de projets environnementaux et au soutien d’organisations non gouvernementales, des avancées notables sont constatées. Il est essentiel de renforcer les effectifs, d’améliorer l’équipement (véhicules, drones, systèmes de surveillance) et d’augmenter les ressources financières.

Certains Sénégalais évoquent fréquemment une complicité de certains agents avec les trafiquants. Quelle est votre position ?

Ces allégations sont prises très au sérieux. Des enquêtes internes sont systématiquement menées et, lorsque des agents sont impliqués, des sanctions exemplaires sont appliquées, ce qui a été peu fréquent mais réel. La grande majorité des agents demeure intègre et dévouée. Il serait injuste que les actes d’une minorité ternissent l’image d’un corps qui se dévoue pour protéger nos ressources naturelles.

En 2011, à la forêt de Bissine, des rebelles avaient été accusés d’avoir tué dix jeunes du village de Diagnon qui s’en allaient couper des arbres. On évoque alors une vaste mafia autour de l’exploitation du bois. Où en est-on ?

Les épisodes violents, comme le massacre de Boffa-Bayotte en 2018 et d’autres incartades antérieures telles que celle de Bissine, illustrent bien la dangerosité des réseaux mafieux impliqués dans l’exploitation illégale. Ces groupes armés profitent de l’instabilité pour asseoir leur contrôle sur certaines ressources et imposer leur loi. Le Service des Eaux et Forêts, en collaboration avec les forces armées, poursuit la sécurisation de ces zones et le démantèlement de ces réseaux criminels. Des avancées significatives ont été réalisées, mais la vigilance demeure nécessaire. Si la densité des peuplements a diminué, les efforts de reboisement, les mesures de surveillance et les programmes communautaires ont permis, dans certaines zones, une régénération naturelle encourageante.