À Walaldé, les pêcheurs occupent une place majeure dans l’histoire du village. Entre coutumes et transmission, ils incarnent la mémoire du fleuve.
Si une caste symbolise le lien entre Walaldé et l’eau, c’est bien celle des Subalbé, les pêcheurs. À quelques pas de la demeure du chef de village, se dresse une grande bâtisse qui force l’admiration : celle de Moussa Gaye, leur chef et gardien des traditions. Sous l’ardeur du soleil, enveloppé dans un grand boubou bleu, il s’est réfugié sous l’abri de sa cour, près d’un ventilateur et d’un éventail, au cas où… « Le fleuve était presque sacré autrefois, d’abord pour la subsistance qu’il offrait, lance-t-il. Tout ce que j’ai, je l’ai obtenu grâce aux ressources du fleuve. » Il désigne d’un signe sa maison et tout ce qu’elle contient. « Et puis, il recèle tant de secrets. Nos ancêtres y allaient le soir pour bénéficier de certains mystères qu’ils transmettaient à leur descendance. » Les temps ont changé, admet-il. « Autrefois, il existait trois ou quatre lieux où semblaient se manifester des phénomènes qu’on peut qualifier de surnaturels. On pouvait être sur son embarcation et recevoir la visite d’un être qui demandait son aide pour traverser. Puis, la « personne » disparaissait comme par enchantement. Ou bien, au milieu du fleuve, une boule de feu s’élançait vers la pirogue. » Grâce aux incantations, les pêcheurs savaient se protéger et vaquer à leurs occupations.
Walo et Diéri, le don du fleuve
Le fleuve était aussi peuplé de crocodiles, d’hippopotames et de serpents, et c’est ce savoir transmis de génération en génération qui a permis aux Subalbé de triompher dans les batailles les plus rudes, aussi bien face aux bêtes qu’aux esprits. Le rituel le plus spectaculaire s’appelait le Fifiire, la chasse au crocodile. Défi obstiné de l’animal, à condition de maîtriser les formules mystiques, les cefi (à prononcer « thieffi »), et d’être accompagné par les chants du pékâne. Le crocodile n’était pas un décor, mais la raison d’être du rituel. Le Fifiire est aujourd’hui tombé dans l’oubli, supplanté par le Daydaré, des régates festives qui transforment toujours le fleuve en scène. « Les Égyptiens disaient que le Nil était un don. On peut dire que l’Île à Morphil est un don du fleuve Sénégal », résume Saïdou Diop. « Sans le fleuve, on ne pourrait pas vivre ici. »
Walaldé se situe à la croisée de deux univers que l’eau est capable de dessiner : le Walo, les terres basses inondables qui longent le fleuve, et le Diéri, les terres plus sèches qui s’en éloignent. « Le fleuve nous nourrit par la pêche, mais aussi par l’agriculture. Il est d’une importance capitale pour nous », insiste le Farba. À ses côtés, Abdoul Aziz Sall rappelle que l’irrigation dépend entièrement de lui. Cette abondance a même protégé le village de l’exode. « Ici, les gens sont moins enclins à l’émigration que ceux de Matam et alentours, parce qu’il y a davantage de possibilités : l’agriculture, l’élevage et la pêche », observe Saïdou Diop. Lors des sécheresses des années 1970, ce sont les populations du Diéri qui ont le plus souffert ; il a fallu une décennie de plus pour que l’émigration touche la zone de plein fouet. Mais l’eau qui nourrit peut aussi engloutir. « Le fleuve provoque aussi d’énormes soucis au village, reconnaît Abdoul Aziz Sall. Lors des crues, on souffre énormément. Ces deux dernières années, il y a eu des dégâts. Le problème a été signalé aux autorités, sans succès. » Le village a alors pris les choses en main, avec le concours de sa diaspora, pour ériger une digue. « Sans elle, les habitations auraient été emportées. L’eau avait déjà gagné près de cinq hectares de champs. » Saïdou Diop, vêtu d’un boubou blanc, ne cache pas son inquiétude. « Les crues de l’année dernière n’avaient plus été observées depuis les années 1950. Nous subissons les effets du changement climatique. Le fleuve a avancé de plus de cinquante mètres. Même la maison de l’ancien chef de village a été engloutie. Si cela continue, on risque de se trouver dans le Diéri. Le fleuve est à la fois utile et doté d’une puissance dévastatrice. » Ironie du sort : le lieu « où l’on peut dormir » revoit l’eau menacer son sommeil.
Du Bou El Mogdad au bitume
Pendant des siècles, le fleuve fut la seule véritable voie menant à Walaldé. L’Île à Morphil demeurait isolée, cernée par la faune, la flore et les eaux. « En été, il fallait parfois treize heures pour atteindre Hayré, à environ 23 kilomètres à vol d’oiseau », se rappelle Saïdou Diop. Il fallait quitter Dakar le vendredi pour arriver le samedi à Madina Ndiathbé, à une trentaine de kilomètres, jour du marché hebdomadaire, en espérant trouver une charrette. Déverser les récoltes et le poisson ou se ravitailler ailleurs relevait de l’exploit. « Notre salut venait de notre cher bateau, le Bou El Mogdad, qui passait par là. »
La route asphaltée, amorcée en mars 2021 et achevée un peu plus d’un an plus tard, a tout bouleversé. « Désormais, on peut faire le trajet Dakar-Walaldé en un même laps de temps », sourit Saïdou Diop, savourant ce gain de temps et bien davantage. Pour la première fois de son histoire, Walaldé peut se passer de l’eau pour rejoindre le reste du pays.
Cet enclavement inversé résume le paradoxe du village : une identité forgée au fil de 200 ans d’histoire au bord du fleuve, mais une liaison terrestre avec le reste du Sénégal établie seulement en 2022. Entre la mémoire du Farba, les secrets que seuls les Subalbé savent encore lire dans l’eau et une digue érigée dans l’urgence face à des débordements sans précédent depuis soixante-dix ans, Walaldé avance sur deux temporalités distinctes : celle, immémoriale, d’un peuple issu du fleuve, et celle, pressante, d’un fleuve qui évolue. Inscrit sur la liste des sites et monuments classés du Sénégal, le village n’a pas fini de livrer ses mystères, ni à ses habitants ni aux archéologues.