Par le passé, nous avons, à deux reprises, examiné avec un regard critique ce qui se fait en philosophie en dehors de nos murs. Aujourd’hui, il serait utile d’effectuer le même exercice, mais vu de l’intérieur, c’est‑à‑dire en interrogeant le tort que nous, professeurs de philosophie, infligeons à la discipline.
La plainte qui revient très souvent dans l’espace scolaire mérite d’être portée devant le tribunal de notre pensée critique : à quoi sert une synthèse de philosophie en fin d’année ? La grande évidence est : à strictement rien ! Car toute pratique a besoin d’être évaluée pour mesurer son intérêt, sa pertinence et son efficience.
Or, à quoi assiste-t‑on ? À un moment de théâtralisation au cours duquel un groupe de professeurs — pour ne pas dire de mercenaires, de « sophistes » —, rémunérés par des établissements ou, pire, se prêtant au jeu des politiciens populistes en quête de popularité, sont mobilisés pour charmer leur électorat. Quoi qu’on puisse dire, la philosophie est attractive et se « vend bien ». Alors, les « messies » de l’année s’adonnent à leur jeu favori ; verser dans les jeux de mots, les tournures ampoulées et une pléthore de citations qui résonnent dans la tête de nos pauvres potaches comme « sésame, ouvre-toi ».
En seulement quatre heures – et là, on est généreux avec le temps –, ils survolent quatre domaines que nous peinons à terminer en une année entière, déconstruisant par la même occasion tout ce que nos vaillants collègues ont minutieusement et patiemment installé, malgré tous les obstacles épistémologiques à l’avènement d’une science quelconque.
Nous avons l’habitude de déplorer publiquement le niveau des élèves, alors que d’aucuns favorisent, à travers ces séances de synthèse, le naufrage collectif de leur intellect. En se donnant trop d’importance, on en oublie l’essentiel : on les force à faire abstraction de leur esprit critique.
Il nous faut garder à l’esprit que l’enseignant porte en lui un symbole, transmet un héritage et que, pour cela, il doit donner un sens à sa mission première : éduquer. C’est-à-dire guider, former, aider à devenir humain.
Or, paradoxalement, ces grands laudateurs n’ont pas compris, ou n’en ont cure de comprendre, qu’en réalité ces synthèses sont improductives. Non seulement elles déconstruisent la plupart du temps, mais elles rendent aussi nos élèves paresseux. Eux qui devraient prendre le temps de s’informer avec rigueur et de réfléchir avant toute décision. Sans cela, ce sont les émotions et les pensées simplistes qui guideront leurs choix.
Pour corriger cela, il faut avoir le courage de regarder au plus profond de soi, faire d’abord son autocritique, reconnaître que le système éducatif souffre d’incohérences et éviter d’ouvrir des brèches que saisiront certains opportunistes qui n’ont rien à voir avec la philosophie et vont s’y glisser pour assouvir leur quête de reconnaissance sociale.
En d’autres termes, évitons de célébrer ceux qui occupent l’espace médiatique en oubliant ceux qui éclairent les consciences neuf mois durant. Il est temps de comprendre que c’est médiocre et sans hauteur. Pensons le monde de demain à partir de l’école de demain, parce que l’homme sera ce que l’école fera de lui.