Au Sénégal, l’eau s’impose progressivement comme ce que le pétrole a été ailleurs : une ressource stratégique, rare et déterminante pour la stabilité économique et sociale. Les chiffres ne laissent pas place au doute.
Selon un rapport de la Banque mondiale publié en mars 2022, le pays se dirige vers un stress hydrique structurel qui pourrait s’aggraver, avec des prélèvements prévus en hausse de 30 % à 60 % d’ici 2035. Aujourd’hui, les eaux de surface restent la principale source pour l’agriculture, surtout dans le bassin du fleuve Sénégal. Néanmoins, lors des épisodes de pluies rares, elles deviennent insuffisantes, mettant en danger l’irrigation et, par ricochet, la sécurité alimentaire. À l’inverse, les eaux souterraines, qui fournissent 85 % de l’eau potable et l’essentiel des besoins industriels, font face à une surexploitation et à une pollution croissante. Cette dépendance excessive à une seule catégorie de ressources constitue, en elle-même, un risque systémique.
Le coût de cette vulnérabilité est déjà considérable. Les phénomènes extrêmes liés à l’eau – inondations, sécheresses et pollution – représentent plus de 10 % du PIB chaque année, selon la Banque mondiale. Ce chiffre impressionnant démontre que la problématique hydrique dépasse largement le cadre environnemental et s’impose comme une question macroéconomique majeure. Dans ce contexte, les annonces faites par le président Bassirou Diomaye Faye lors du message à la nation du 31 décembre 2025 prennent une portée particulière. En plaçant l’accès à l’eau au rang de priorité stratégique, le chef de l’État admet implicitement que le modèle actuel a atteint ses limites.
La mise en œuvre du « Grand transfert d’eau », assortie d’un financement initial public de 50 milliards de FCfa, cherche à mobiliser 1,8 million de mètres cubes par jour afin d’assurer, sur le long terme, l’approvisionnement des zones urbaines. L’extension prévue de l’irrigation sur 15 000 hectares témoigne d’une volonté d’articuler eau potable, souveraineté alimentaire et élevage. Si ces orientations vont dans la bonne direction, elles soulèvent une question centrale: faut-il diversifier, et jusqu’où? En effet, la sécurité hydrique ne peut durablement reposer sur un simple déplacement spatial des ressources. Le cas du triangle Dakar–Mbour–Thiès en illustre bien les limites. Cette zone, surnommée le « Grand Dakar », abrite plus de la moitié de la population et 50 % du PIB, avec une croissance annuelle avoisinant les 4 % au cours de la dernière décennie.
Cependant, depuis 2011, cette zone est constamment menacée par un déficit hydrique aggravé par la surutilisation des nappes phréatiques, la pollution et la dégradation des zones humides. Le lac de Guiers, qui apporte environ 40 % de l’eau à cette région stratégique, illustre cette contradiction: ressource essentielle mais limitée et de plus en plus polluée (à seulement 6 % de sa surface restante, selon l’Office des lacs et des cours d’eau).
Maintenir la pression sur les mêmes sources revient à repousser l’échéance d’une crise plus profonde. La relance de l’hydraulique rurale, dotée de 55 milliards de FCfa pour la phase 2 du programme d’approvisionnement en eau potable, comprend 101 forages et 96 châteaux d’eau, et répond à une exigence d’équité territoriale. Toutefois, la durabilité demeure incertaine: combien de temps les nappes pourront-elles soutenir cette pression accrue sans déployer une stratégie parallèle de recharge, de protection et de diversification? La diversification des sources d’eau doit devenir une politique intégrée.
L’objectif consiste à mieux gérer la demande, à favoriser la réutilisation des eaux usées traitées, à protéger rigoureusement les nappes phréatiques, à maîtriser le dessalement et à préserver les écosystèmes aquatiques. Sans quoi, les investissements promis risqueraient de s’attaquer aux symptômes sans remédier aux causes profondes.