Dans les quartiers de Liberté 6, aux Parcelles assainies et à Thiaroye, des charrettes s’activent dès l’aube, sillonnant des pistes de sable et des axes souvent embrouillés. Elles transportent du sable, de l’eau, des gravats, des marchandises… et assurent des trajets essentiels dans des zones où les véhicules motorisés n’atteignent pas encore certains lieux. Autour de cette activité, s’organise une économie informelle. Les revenus fluctuent selon la demande, les charges liées au cheval, la location du matériel et l’accès aux points de chargement.
Entre Liberté 6, Parcelles assainies (Unité 15) et Thiaroye, la même présence occupe les rues sablonneuses et les artères saturées de la banlieue dakaroise. Des charrettes chargées de sable, d’eau, de gravats ou de marchandises progressent lentement, tirées par des chevaux épuisés et guidées par des hommes dont l’activité, bien que discrète, soutient une portion vitale de l’économie urbaine. À Liberté 6, l’aube annonce le début d’un jour qui n’attend pas. Les ruelles demeurent calmes, mais les charrettes circulent déjà. Le bois des structures gémit sous la charge, les roues s’enfoncent légèrement dans le sable des passages irréguliers et les chevaux avancent sous la pression des premières commandes. Amadou Fall, charretier, achève de fixer une charge de sable. Il jette un coup d’œil autour de lui avant de parler. « Un retard et la journée peut s’effondrer : les clients n’attendent pas », explique-t-il. Ici, la charrette joue un rôle purement fonctionnel. Elle s’insère dans les zones où les camions ne passent pas, quand les accès sont trop étroits ou trop fragiles. Elle transporte l’eau pour les ménages, le sable pour les chantiers, les gravats après démolition, les marchandises venues des marchés et parfois les meubles lors des déménagements. Elle est un pivot logistique indispensable dans un quartier en constante évolution. Le rythme du travail dépend entièrement de la demande. Parfois, les charretiers enchaînent les trajets sans pause ; d’autres fois, ils patientent de longues heures avant d’obtenir une nouvelle commande. Cette instabilité dessine toute l’économie du métier.
Moussa Ciss, assis sur sa charrette, observe la rue. « Quand il y a du travail, on peut avancer. Quand il n’y en a pas, on reste là à attendre », souffle-t-il. Sur le volet économique, les revenus varient entre 5.000 et 20.000 FCFA par jour. Tout dépend des parcours, des distances et de la fréquence des commandes. Toutefois, cette somme n’est pas une rémunération stable ; il faut aussi prévoir les charges liées à l’activité. Une grande part sert à nourrir le cheval, réparer la charrette et acquérir les équipements nécessaires.
La bonne affaire avec les chantiers
Le reste des fonds est affecté aux besoins personnels et aux soins de l’animal lorsqu’il tombe malade ou se blesse. Un charretier reprend les rênes en contemplant son cheval : « Quand la journée est bonne, on peut respirer un peu. Mais le lendemain, il faut recommencer. Sinon, avec les charges, c’est zéro ».
Le cheval constitue le cœur du système économique. Il est aussi la principale dépense quotidienne et la condition même de l’activité. Son alimentation coûte entre 1.000 et 2.500 FCFA par jour, selon les périodes, et repose sur du foin ou de l’herbe, parfois complété par du son ou des céréales. L’eau est indispensable, surtout en période de chaleur. À cela s’ajoutent les soins éventuels. Une blessure ou une maladie peut immobiliser l’animal pendant plusieurs jours et interrompre totalement les revenus du charretier. Dans ces circonstances, toute l’activité peut s’arrêter brutalement.
Un homme en silence caresse brièvement le cou de son cheval avant de reprendre la route. « Si le cheval ne travaille pas, la maison ne tourne pas », précise-t-il. En quittant Liberté 6 pour rejoindre l’Unité 15 des Parcelles assainies, le paysage urbain se métamorphose progressivement.
Le sable s’impose davantage, les espaces se font plus ouverts et la proximité de la plage influence directement l’activité. Ici, les charrettes évoluent entre les habitations et la frange côtière. Elles transportent principalement du sable et des matériaux de construction destinés aux chantiers. Le bruit des vagues accompagne celui des roues, dessinant un contraste constant entre nature et activité humaine. Un charretier s’arrête brièvement près de la mer pour que son cheval puisse souffler. Il observe l’horizon, puis poursuit lentement sa route. « Ici, ce sont les chantiers qui fixent le rythme. Quand ça démarre, on travaille sans interruption », lâche-t-il. La demande dépend fortement des périodes de construction. Lorsque les chantiers sont actifs, les trajets s’enchaînent et les revenus augmentent. En revanche, lorsque l’activité ralentit, les charretiers restent sans travail pendant des heures. En poursuivant jusqu’à Thiaroye, la densité urbaine augmente encore. Les routes se saturent, les marchés battent leur plein et la circulation devient difficile. Les charrettes doivent s’insérer entre voitures, motos et piétons, dans un espace fortement encombré.
Un premier charretier attend près d’un axe principal. Il surveille le trafic avant de traverser. « Ici, il faut savoir lire les heures. Autrement on peut rester bloqué toute la journée », assure-t-il. Un autre, plus âgé, observe l’animation qui entoure. « Avant, c’était plus simple, désormais tout va vite. Nous, on poursuit avec nos moyens », confie-t-il.
Un jeune conducteur, chargé de sable, avance prudemment dans la circulation. Il parle tout en marchant à côté de son cheval. « Je fais ce travail pour ma famille. Il n’existe pas de salaire fixe. Chaque jour est différent », conclut-il.
À Thiaroye, les charrettes jouent un rôle central dans le transport des matériaux et les activités des marchés. Elles permettent de maintenir une dynamique économique dans un espace où les besoins abondent, mais où les moyens de transport formels ne couvrent pas certaines tâches. Dans ces trois zones, une même réalité relie les charretiers : leur activité dépend du mouvement de la ville, de la demande des habitants et des chantiers en cours. Elle demeure fragile, imprévisible, mais profondément intégrée dans le quotidien économique. Le cheval avance encore dans la poussière. Le bois grince toujours. Entre Liberté 6, l’Unité 15 des Parcelles assainies et Thiaroye, une économie poursuit son fonctionnement discret mais ininterrompu, alimentant une partie de Dakar.
Chaîne de valeurs
Le travail des charretiers ne se limite pas au simple transport de charges. Il s’inscrit dans une économie locale qui fait vivre plusieurs acteurs autour de l’activité. Le charretier paie souvent un droit de stationnement informel au point de chargement. Selon les zones, cela peut varier de 100 à 500 FCFA par trajet ou par journée, versés à des intermédiaires ou à des organisateurs du point de chargement. À cela s’ajoute parfois la location de la charrette elle-même. Tous les charretiers ne possèdent pas leur matériel et louent l’équipement à la journée ou à la semaine ; ce qui réduit fortement leur revenu net. Les réparateurs de charrettes et les vendeurs de bois, de clous et de pièces usées vivent aussi de cette activité. Une roue cassée, un axe fragilisé ou une corde usée déclenchent une dépense immédiate et entretiennent un petit réseau commercial local. Les vendeurs d’aliments pour chevaux jouent aussi un rôle majeur. Ils approvisionnent en foin, herbe et son, avec des prix qui fluctuent selon la saison et la disponibilité.
Moussa Ciss résume cette chaîne économique en attendant une prochaine course. « Au‑delà de notre travail, c’est tout un écosystème qui gravite autour de la charrette », déclare le charretier. C’est une micro-économie urbaine qui relie transport, commerce, réparation et alimentation animale, et qui s’adapte en permanence aux besoins de la ville.