À l’ère des réseaux sociaux, même ce qui touche à la foi ne reste pas à l’écart des regards qui jugent. Ce qui relève de l’intime devient spectacle, et ce qui est sacré peut devenir matière à commentaire. L’image a circulé et a été largement relayée: Mamadou Niasse, connu sous le nom de Mollah Morgun, en plein Omra, faisant le tour de la Kaaba, les lèvres en prière, invoquant Dieu pour le Sénégal. Une scène pieuse, presque banale dans le quotidien d’un croyant. Et pourtant, elle a suscité des sourires, parfois des grimaces, souvent des interrogations. Car l’homme n’est pas neutre : il porte une réputation forgée dans la virulence des directs, où l’invective suffit comme argument et où l’insulte devient une manière de s’exprimer. De Macky Sall à Ousmane Sonko, peu ont échappé à ses charges. Le voir soudain dans la posture du fidèle recueilli a provoqué une discordance : celle qui naît entre l’image publique et l’acte spirituel.
Alors une question a émergé, brutale parfois : comment Dieu peut-il accueillir dans Sa Maison celui qui a fait de la parole une arme ? Question humaine, trop humaine, qui révèle notre difficulté à concevoir le changement. Dans nos sociétés, l’individu est souvent enfermé dans ce qu’il a été. La réputation devient une seconde peau. Comme l’a montré Erving Goffman, nous sommes assignés à des rôles que les autres finissent par confondre avec notre être profond. Ce qui dérange, au fond, n’est pas le pèlerinage lui-même : c’est la possibilité du repentir. Accepter que quelqu’un évolue, c’est admettre que nous nous sommes peut-être trompés sur lui, et, plus encore, que nous-mêmes pourrions être amenés à changer.
Or la foi ouvre une brèche dans cette rigidité. Elle laisse entrevoir la possibilité d’un recommencement. Dans l’islam, le pardon n’est pas une exception : c’est une promesse. Dieu efface les péchés dès lors que le repentir est sincère. Et le fidèle ne cesse d’invoquer : « Ô Toi qui es Pardonneur, qui aimes le pardon, pardonne-moi. »
Mais le repentir ne peut pas être une mise en scène. Il n’est ni un moment suspendu ni un simple affichage. Il représente une rupture intérieure, une décision qui engage l’avenir. Comme le fait remarquer Max Weber, l’éthique religieuse se mesure à la cohérence qui perdure.
C’est là l’attente : ne pas juger l’homme pour ce qu’il fut, mais observer ce qu’il deviendra. Si le pèlerinage est sincère, il portera ses fruits. La parole s’adoucira. Le ton se fera plus apaisé. La critique subsistera sans doute, mais sans l’injure.
Dans cette séquence, peut-être se lit-elle comme un miroir tendu à chacun d’entre nous. Combien sommes-nous à attendre des réponses divines sans interroger la pureté de nos intentions ? Combien invoquons-nous sans nous transformer ? Le problème ne réside pas nécessairement dans le silence de Dieu, mais dans le vacarme de nos contradictions.
Ainsi, derrière ce cas particulier se profile une interrogation universelle : croyons‑nous encore en la possibilité du changement ? Si nous refusons le repentir aux autres, est-ce que nous ne mettons pas en doute, au secret, notre propre capacité à évoluer ? Et cela demeure sans doute l’une des vérités les plus perturbantes.