Le Dr Sophie Quintin est affilié au Centre de la gouvernance bleue de l’Université de Portsmouth, au Royaume‑Uni, et occupe parallèlement une fonction de chercheuse associée au Centre d’études stratégiques maritimes de Paris, en France. Issue d’une thèse consacrée au développement de la marine sénégalaise, intitulée : « From gaals to grey ships : a study of the development of senegalese maritime security agency » (De la pirogue au navire de guerre : étude de l’évolution institutionnelle de la sécurité maritime au Sénégal), elle analyse, dans le cadre de cet entretien, ce qui fait aujourd’hui de les mers et des océans un pivot central de la compétition entre puissances.
Pourquoi les mers et océans sont-ils devenus un des principaux espaces de rivalité entre puissances ?
Ces dynamiques de compétition n’ont pas disparu avec la fin des grands affrontements idéologiques du XXe siècle ; elles se sont simplement réorientées et transformées. Bien que la dissolution de l’Union soviétique en 1991 ait inauguré une longue période de stabilité internationale, elle n’a pas mis fin aux antagonismes entre grandes puissances, et ce, aussi bien en Afrique qu’ailleurs. Ces tensions se sont déplacées majoritairement vers le champ économique dans le cadre de la mondialisation. Cette ère de paix a favorisé le développement du commerce international et a renforcé le rôle structurant des échanges maritimes. La mondialisation s’est ainsi affirmée comme un phénomène essentiellement maritime : aujourd’hui, environ 90 % du commerce mondial transite par la mer et 99 % du trafic mondial de données (Internet, téléphonie) circule via des réseaux maritimes, faisant du contrôle des routes maritimes un enjeu stratégique pour la survie et la prospérité des États, quels qu’ils soient.
Or, depuis le début des années 2020, la montée des tensions politiques internationales s’accompagne d’un sentiment largement partagé d’accélération historique, avec un retour marqué de la conflictualité, particulièrement dans les espaces maritimes. Cette accélération se manifeste par l’émergence de rivalités stratégiques ouvertes entre grandes puissances navalement compétitives dans l’ensemble des domaines de conflit — terre, mer, air, espace et cyber —, redonnant une centralité aux enjeux géopolitiques et sécuritaires, y compris dans les espaces maritimes africains. La multiplication de conflits présentant une dimension maritime (mer Rouge, mer Noire, Méditerranée), le retour de la guerre en Europe et l’intensification des tensions entre l’Otan et la Russie, ne sauraient être imputés à une cause unique, mais résultent d’un ensemble de dynamiques structurelles profondes.
Si les spécialistes diffèrent quant à leur pondération respective, ils peuvent néanmoins être agrégés autour de quatre dynamiques majeures, selon l’analyse de Thomas Gomart, directeur de l’Ifri. Premièrement, le changement climatique agit comme un multiplicateur de risques, bouleversant les équilibres économiques, sociaux et sécuritaires.
Deuxièmement, l’émergence économique accélérée de certains États s’accompagne d’une remise en cause explicite de l’ordre international mis en place par les grandes puissances à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Troisièmement, l’adoption de postures ouvertement hostiles par plusieurs acteurs étatiques, notamment la Chine et la Russie, intensifie la tension au sein du système international.
Enfin, une nouvelle course aux armements est engagée, marquée par une hausse soutenue et significative des dépenses navales à l’échelle mondiale. Le monde est entré dans une nouvelle ère de « navalisme ».
Comment la maîtrise des grandes voies maritimes façonne-t-elle l’équilibre des rapports de force ?
La maîtrise des grandes voies maritimes se fonde d’abord sur une donnée fondamentale : la géographie et la capacité des marines à projeter leur puissance. Les routes maritimes planétaires forment une véritable toile reliant les grands pôles producteurs, transformateurs et consommateurs. Le conflit russo‑ukrainien débuté en 2022, suivi des attaques des Houthis en mer Rouge à partir de fin 2023, ont agi comme des signaux d’alarme puissants, révélant une vulnérabilité systémique. Ils ont rappelé que cette infrastructure maritime, vitale au fonctionnement de l’économie mondiale, demeure structurellement tendue et fragile.
En effet, la concentration des flux dans des couloirs restreints crée une fragilité inhérente, où toute perturbation localisée peut déclencher des effets en chaîne à l’échelle mondiale. En ciblant des cargos marchands, une organisation non étatique dotée de capacités militaires asymétriques a démontré qu’un acteur non étatique pouvait perturber l’un des axes majeurs du commerce international. La militarisation de zones maritimes, les déploiements d’opérations navales multinationales et le contournement de l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance par les flottes marchandes ont mis en lumière le lien direct entre le contrôle des routes maritimes et les rapports de force internationaux.
La liberté de navigation n’est alors pas un principe abstrait ou acquis : elle apparaît comme une condition précaire, dépendante de la capacité des États, tant locaux qu’étrangers, à sécuriser les flux et à dissuader les acteurs perturbateurs. La détérioration de la sécurité en mer Rouge et en mer d’Arabie a généré des répercussions mondiales majeures pour l’industrie maritime, des répercussions qui s’étendent désormais jusqu’à la façade atlantique africaine.
Pour le Sénégal, son positionnement géographique le met directement face à une augmentation des flux maritimes internationaux au large de ses côtes. Dans le cadre de l’émergence économique axée sur la mer, le rôle de la Marine nationale devient déterminant pour la sécurité, la prospérité économique et l’influence du pays sur la scène internationale.
En quoi la compétition autour des ressources marines redessine-t-elle la carte des puissances ?
Cette compétition s’inscrit dans le cadre plus général d’un phénomène baptisé par certains chercheurs « accélération bleue » (blue acceleration). Dans une référence désormais majeure, ils décrivent ce processus comme l’intensification rapide, cumulative et simultanée des usages humains des océans : pêche industrielle, exploitation offshore des hydrocarbures, projets miniers sous-marins, déploiement d’infrastructures énergétiques, ou encore densification des routes maritimes et des câbles sous-marins. Les océans ne sont plus seulement des zones de transit, mais deviennent des espaces de concurrence stratégique où l’accès aux ressources conditionne la sécurité alimentaire, énergétique et industrielle des États.
Ces dynamiques globales prennent une résonance particulièrement aiguë dans le golfe de Guinée. Si les cadres de gouvernance maritime s’y sont certes améliorés au cours de la dernière décennie, notamment grâce à des mécanismes régionaux de coopération, la zone demeure exposée à des pressions structurelles croissantes.
La surpêche, la pollution marine et l’intensification de l’exploitation énergétique offshore contribuent à une densification de l’environnement maritime. L’accélération bleue rencontre l’instabilité politique persistante dans plusieurs États côtiers et sahéliens, la faiblesse de certaines institutions et la continuité des activités illicites — pêche illégale et trafics divers —, créant des zones de vulnérabilité différenciées et modifiant les rapports de force régionaux.
La théorie du « Sea Power » demeure-t-elle pertinente, surtout avec la montée en puissance des zones polaires ?
La théorie de la « Sea Power » (puissance navale) conserve une forte pertinence pour comprendre les rapports de force contemporains, même face aux profondes mutations du système international. Formulée à la fin du XIXe siècle par Alfred Thayer Mahan et enrichie par des auteurs européens comme Julian Corbett ou Raoul Castex, elle repose sur une idée centrale : la puissance maritime est un levier déterminant de la puissance d’un État, aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre. Son esprit demeure actuel. Dans un monde hyperconnecté, l’avenir du Sénégal s’insère désormais dans les questions de puissance liées aux zones polaires, où l’océan Arctique est devenu un laboratoire du concept de « Sea Power ».
Comme le souligne l’universitaire britannique Klaus Dodds, le Grand Nord agit aujourd’hui comme un véritable baromètre des dynamiques géopolitiques mondiales, révélant à la fois les effets du changement climatique et la réactivation des rivalités autour de l’accès aux routes maritimes et aux ressources. Cette lecture invite à dépasser une approche strictement régionale.
Les recompositions observées dans les hautes latitudes ne sauraient être dissociées des dynamiques en jeu dans les espaces maritimes subsahariens. L’ouverture progressive de nouvelles routes arctiques, la sécurisation des flux énergétiques et commerciaux, et la compétition accrue pour les ressources résonnent directement avec les tensions observées dans d’autres théâtres stratégiques. Dans ce continuum maritime global, les évolutions de l’Arctique et celles de l’Atlantique constituent deux facettes d’un même phénomène : la reconfiguration des rapports de puissance par la mer, sous l’effet combiné du changement climatique, de la rivalité géopolitique et de la dépendance croissante des économies mondiales à l’océan.
Les réflexions sont personnelles.