Au Sénégal, une fissure discrète continue de déchirer des parcours de vie : le blocage des mariages fondé sur la caste ou l’appartenance ethnique. Malgré l’image d’une société moderne et ouverte, le mariage demeure, dans de nombreuses familles, le dernier bastion d’un conservatisme rigide et de hiérarchies d’un autre siècle. La rumeur qui a agité la région de Podor la semaine passée portait sur Galoya : on disait qu’une jeune fille s’était brûlée après que ses parents eurent refusé qu’elle épouse l’homme qu’elle aime. Après vérification, ce drame ne s’était pas produit à Galoya mais à Pété. Toutefois, c’est bien au lycée de Galoya que les deux jeunes avaient fait connaissance et envisagé de s’unir. Leur voeu, hélas, s’est heurté à la réalité sociologique des lieux : l’homme, issu de la caste des ñeeño, s’est vu opposer le refus de la main d’une jeune fille dont la lignée est dite noble (rimɓe). Conséquence tragique de ce blocage : une jeune femme lutte aujourd’hui pour rester en vie, allongée sur un lit d’hôpital, victime d’un attachement aveugle à une tradition qui va à l’encontre de l’Islam. L’islam rejette pourtant clairement toute hiérarchie fondée sur la naissance ou le sang. Le Coran rappelle que le rang le plus noble devant Dieu dépend de la piété, et non de l’origine. De son côté, dans son discours d’adieu, le Prophète Mouhammad (PSL) affirme qu’un Arabe n’a pas de supériorité sur un non-Arabe, ni un Blanc sur un Noir, si ce n’est par la piété. Refuser une union sur le seul critère de la naissance constitue donc une altération directe de ce principe d’égalité universelle. Ce drame n’est pas un simple fait divers ; il illustre une détresse psychologique profonde chez une jeunesse prise entre des aspirations personnelles légitimes et un devoir de conformité familiale qui les étouffe. Cette persistance montre que, dans certains arbitrages familiaux, la coutume (aada) et le regard de la communauté l’emportent encore sur les impératifs de la foi. Ces obstacles continuent de faire des ravages dans le nord du pays comme ailleurs, même si davantage de couples parviennent à franchir ce plafond. Si les associations féministes mènent activement la lutte contre les violences envers les femmes, la discrimination fondée sur la caste dans le choix du conjoint demeure trop souvent cantonnée à la sphère privée. Pourtant, il s’agit d’un combat central. Le droit de choisir librement son partenaire est un pilier de la liberté individuelle et de l’émancipation féminine. Empêcher ce droit au nom d’appartenances casteues est une violence morale et sociale directe. Le droit de disposer de son corps et de décider de son avenir affectif ne peut s’arrêter à la porte du domicile familial. En se concentrant surtout sur les violences physiques ou économiques, la lutte pour les droits des femmes laisse parfois dans l’ombre cette violence symbolique et systémique qu’est le mariage empêché.
La liberté matrimoniale est un droit fondamental garanti par la Constitution et par les textes internationaux ratifiés par le Sénégal ; la soumettre au diktat de la naissance représente une entrave directe à l’émancipation des femmes et à la citoyenneté moderne. Ce type de traumatisme n’a plus sa place ni au regard des valeurs de l’Islam ni face aux exigences du monde contemporain. Le combat contre le castisme constitue un défi culturel majeur, qui interpelle autant les guides religieux que la société civile et les mouvements féministes, qui doivent s’emparer de ce tabou. Tant que le mérite, la piété et l’amour véritable seront soumis aux préjugés de naissance, la société s’inflige une violence inutile et prive sa jeunesse de son droit légitime au bonheur. Il est indispensable que ce combat gagne en vigueur afin que la liberté, la dignité et l’égalité prévalent sur ces pratiques qui divisent et blessent.