À Dionewar, sur les îles du Saloum, le Fanal défie le passage du temps et demeure une empreinte vivante, moins médiatisée que celle du Saint-Louis, mais profondément enracinée dans la vie insulaire. Entre transmission des savoirs, créativité locale et reconnaissance parfois lente, il illustre la richesse discrète qui anime ce territoire insulaire.
Au Sénégal, évoquer le Fanal fait naturellement penser à celui de Saint-Louis, alors qu’un autre lui tient tête, bien moins connu. En effet, Dionewar, dans les îles du Saloum, conserve jalousement son propre Fanal, une tradition ancienne qui perdure depuis 1937. Babacar Ndiaye, charpentier de métier, constructeur et gardien du Fanal de Dionewar, rappelle que l’île a toujours été marquée par cette pratique.
Il explique que, autrefois, pendant la saison sèche et après les récoltes, les activités locaux tournaient autour des rassemblements de lutte et du Fanal. Aujourd’hui, cette pratique est moins suivie, mais le Fanal demeure méticuleusement protégé et entretenu par celui qui en assure la sauvegarde. Contrairement à celui de Saint-Louis, le Fanal de Dionewar s’apparente davantage au Fanal gambien, représentant aussi une pirogue décorée et ornée de multiples lampes.
Dans son atelier, Babacar Ndiaye décrit le Fanal tel qu’il le perçoit. Il s’agit d’une vaste pirogue sur laquelle se déploie une scène de la vie courante, entourée d’éléments naturalistes et de figures animales — lion, pélican et autres—, et agrémentée de motifs inspirés du quotidien des institutions, avec des statues des présidents de la République, de Senghor à Diouf, en passant par Abdoulaye Wade et Macky Sall, ainsi que par Bassirou Diomaye Diakhar Faye.
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Ce sont aussi, au long des sculptures, les Premières dames qui accompagnent les personnages représentés. Le Fanal intègre en outre une escorte composée de deux motards issus du cortège présidentiel, imaginant le président en exercice dans son véhicule de commandement. On peut y voir également une mosquée avec ses minarets et un ornement sur les poutres, surmonté de drapeaux de divers pays — Gambie, Guinée, Togo, France, Espagne, États-Unis, Mali, Maroc, Mauritanie et Burkina Faso — pour ne citer que quelques exemples.
Un grand pélican est suspendu à l’un des mâts, et sa couleur correspond toujours à celle du pays qui accueille la visite. Présentement, il arbore les teintes de l’Espagne, pays du visiteur de marque le plus récent. Toujours selon ses explications, la partie inférieure de la pirogue remonte à un modèle datant de 1954, un Fanal originel du quartier Ndiokhé.
C’est la même année où fut érigée la grande mosquée de Dionewar. Il précise que la teinte du Fanal est toujours celle du parti au pouvoir choisi pour l’occasion, tout en ajoutant que le Fanal n’est pas directement lié à une formation politique mais à la République et à ceux qui la représentent à un instant donné. C’est une manifestation culturelle qui se met au service de la communauté et de la République.
Lors de ses sorties, le Fanal est porté par quatre hommes costauds qui tournent autour de lui, le faisant vaciller, au son des chants et des tam-tams des Sérères. En évoquant les potentialités des îles du Saloum, Babacar Ndiaye déplore que, au Sénégal, on tende à croire que la région de Fatick se résume aux localités empruntant les axes routiers, alors que l’essentiel du patrimoine et de la richesse se situe dans les îles. Pour étayer son propos, il raconte que le président de la Chambre des métiers de Fatick a été émerveillé lors de sa visite.
Des créations artistiques et artisanales peu valorisées
« Depuis lors, il nous convie à l’ensemble des activités et m’a fait participer à trois foires organisées au nom de la région de Fatick. S’il n’avait pas pris le temps de venir voir ce qui se passe ici, il n’aurait jamais pu imaginer la richesse artistique et artisanale des îles, en particulier à Dionewar. Il existe une multitude de créations, mais elles demeurent soit non valorisées, soit peu vulgarisées », affirme le charpentier.
Par ailleurs, Babacar Ndiaye précise qu’ils produisent de nombreux objets d’art qu’ils expédient vers Joal, Mbour et jusqu’à Saly. Malgré ce flux, il estime que l’ensemble reste marginal, car les acteurs locaux manquent de moyens pour produire en série et pour écouler leurs produits.
« Nous avons besoin du soutien des institutions gouvernementales et de leurs branches », affirme-t-il. « On peut faire preuve de créativité, de volonté et de compétence, mais sans financement, il est difficile de travailler ».
Autodidacte dans l’art de maqueter des pirogues, Babacar Ndiaye décrit ce talent comme « un don reçu de Dieu qui s’est transformé en passion, puis en métier ». Selon lui, certaines personnes doivent apprendre, d’autres possèdent une inspiration innée. C’est mon cas : je n’ai pas appris ce métier, mais je suis capable de créer librement ».
Pour conclure, il invite le gouvernement, via le ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, à soutenir ces efforts et à faciliter l’accès au financement pour l’acquisition de matériel. « Jusqu’ici, nous nous débrouillons avec le peu que nous avons », conclut-il, visiblement déçu. Aidé par ses enfants, il rappelle que la fabrication d’une pirogue réclame des outils et des matières premières comme le bois, qui restent insuffisants.