Le 7 février dernier, le Sénégal, et plus largement sa communauté universitaire, s’est une fois encore souvenu du « Pharaon » sénégalais, le Pr. Cheikh Anta Diop. Celui-là même qui a employé la science pour démontrer la contribution du continent à la civilisation, après des siècles d’esclavage et de colonisation dont le fondement reposait sur la négation de toute apport du Noir à la civilisation universelle. Il a, à sa manière, restauré l’humanité.
Cependant, la vie du parrain de la plus grande et de la plus ancienne université du Sénégal n’a jamais été un long fleuve tranquille. Elle a été jalonnée d’obstacles, de difficultés, autant sur le plan académique que sur le plan politique. Le chemin a été semé d’embûches. Car, malgré son immense savoir et sa longue carrière à l’Institut fondamental d’Afrique noire (Ifan) où il travailla dès 1961 et où il fonda un laboratoire de datation au Carbone 14 (le seul en Afrique à l’époque), Cheikh Anta Diop n’a été nommé professeur associé à la Faculté des Lettres et Sciences humaines (Flsh) de l’Université de Dakar qu’en 1981. En effet, malgré l’obtention de son doctorat d’État en 1960, les portes de l’université lui restèrent fermées administrativement jusqu’en 1981. Malheureusement, il mourut en 1986. Ainsi, les étudiants ont peu bénéficié de ses enseignements et de son encadrement. La vie politique de ce panafricaniste convaincu qui s’est battu pour l’indépendance réelle – refusant des compromis –, la construction d’un État fédéral africain et la souveraineté économique, n’a pas été facile non plus.
Son dernier parti, le Rassemblement national démocratique (Rnd) créé en 1976, ne fut légalisé qu’en 1981. Cette vie faite de persécution, de morts précoces, etc., ne concerne pas uniquement Cheikh Anta Diop. L’histoire retient une foultitude de cas dans tous les domaines d’activités humaines. Qu’ils s’appellent Cheikh Anta Diop, Alan Mathison Turing, Ada Lovelace, Socrate, Galilée, Haarbleicher, etc., ils ont été des esprits vifs et tous des victimes d’un monde jaloux, inadapté et sans pitié. Bref, une vie d’incompréhension et donc de rejet qui se traduit par la persécution ou le dénigrement. Heureusement que leur héritage est immortel. L’Anglais Alan Mathison Turing (né à Londres en 1912), « mathématicien, inventeur de l’ordinateur et pionnier de l’intelligence artificielle » et héros de la Seconde Guerre mondiale, a été persécuté et humilié dans les années 1950 parce qu’il était homosexuel dans une Angleterre encore ultraconservatrice. Il fut humilié par la justice britannique – qui lui épargna la prison à condition qu’il subisse une castration chimique par traitement hormonal –, avant d’être retrouvé mort, allongé sur son lit. Près de lui, une pomme empoisonnée au cyanure à moitié entamée.
Il avait 41 ans. Pourtant, durant la Seconde Guerre mondiale, c’est ce scientifique hors pair qui avait contribué à briser le code secret de la marine allemande et évité ainsi l’invasion de l’Angleterre ». (Cf. Charline Zeitoun, https://lejournal.cnrs.fr, 2014, mis à jour le 07/06/209). Quant à Ada Lovelace (Anglaise et mathématicienne aussi), elle fut la première à concevoir un algorithme dans un langage qui lui permettait d’être exécuté par une machine qui préfiguait nos ordinateurs modernes. Elle mourut à 36 ans des suites d’un cancer de l’utérus, complètement ruinée, son apport largement oublié. (Cf. Christian Ferreol, https://leclaireur.fnac.com, 9 février 2023). Idem pour le philosophe athénien Socrate qui fut condamné à mort pour « impiété et corruption de la jeunesse » et qui but la ciguë, mais aussi du savant mathématicien italien, Galilée, qui fut accusé d’hérésie, « pour avoir tenu une fausse doctrine du mouvement de la Terre (il disait qu’elle tourne) et le repos du Soleil ». On l’a poussé à « prononcer une formule d’abjuration préparée par le Saint-Office. (Cf. https///wikipedia.org).
En France, Haarbleicher, condisciple de Marcel Proust au lycée Condorcet qui raflait des prix en Maths et dans toutes les matières scientifiques fut d’abord honoré, puis humilié. En effet, le polytechnicien, ingénieur du Génie maritime, fut directeur des Ports de France, puis directeur de la Marine marchande. Fait Grand-Croix de la Légion d’honneur par l’amiral Darlan qui, en 1941, le dégrada et l’évinça de la Fonction publique, parce qu’il était juif. En 1943, il fut arrêté avec sa famille et déporté à Auschwitz. Il mourut dans le train qui les mena là-bas, sa famille exécutée à l’arrivée. (Cf. Jacques Letertre à sang.dencres septembre 2025 : Du lycée Condorcet à l’Occupation, l’histoire bouleversante d’un condisciple de Marcel Proust).
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