La disparition de Cheikh Hamidou Kane laisse le Sénégal dépourvu d’une des figures les plus marquantes du paysage intellectuel. Écrivain, philosophe et haut fonctionnaire, son œuvre a sans cesse alimenté une interrogation obstinée qui oppose, d’un côté, l’héritage des traditions africaines et, de l’autre, les exigences imposées par la modernité occidentale.
Le parcours littéraire de Cheikh Hamidou Kane n’a pas été florissant en volume, mais il s’est avéré d’une intensité exceptionnelle, et son ouvrage L’Aventure ambiguë, paru en 1961, demeure l’expression littéraire la plus saillante de son apport.
Né le 2 avril 1928 à Matam, Cheikh Hamidou Kane commence par un encadrement dans l’enseignement coranique avant d’intégrer le système scolaire français.
Après l’obtention du baccalauréat au lycée Van Vollenhoven de Dakar, il poursuit ses études à l’Institut des Hautes Études de Dakar, puis s’expatrie à Paris. Au lycée Louis-le-Grand puis à la Sorbonne, il étudie le droit et la philosophie et décroche deux licences. Il complète ce parcours par l’École nationale de la France d’Outre-Mer, dont il ressort breveté en 1959.
De retour au Sénégal, il occupe plusieurs fonctions administratives. Gouverneur de la région de Thiès, Haut-Commissaire général au Plan, il poursuit ensuite une importante carrière internationale, notamment à l’UNICEF, où il devient directeur régional pour l’Afrique subsaharienne. Il exercera également des responsabilités au Centre de recherches pour le développement international, avant d’occuper les postes de ministre du Développement industriel et de l’Artisanat, puis de ministre du Plan et de la Coopération.
«L’Aventure ambiguë» est publié en 1961. Cheikh Hamidou Kane reconnaîtra lui-même que l’itinéraire de Samba Diallo, le protagoniste du roman, est étroitement lié à sa propre expérience.
À travers cette œuvre, Cheikh Hamidou Kane pose une question qui demeure l’une des grandes interrogations intellectuelles de l’Afrique. Comment accéder au savoir et à la modernité sans perdre son identité ? Le roman met ainsi en scène la confrontation entre tradition et modernité, mais également celle entre deux systèmes éducatifs. L’enseignement coranique de Thierno vise la formation spirituelle de l’homme. L’école occidentale apporte les sciences et les instruments de compréhension du monde moderne.
Un seul livre pendant plus de trente ans
La particularité de Cheikh Hamidou Kane tient aussi à son rapport à l’écriture. Il n’a jamais été un auteur fécond. Pendant plus de trois décennies, « L’Aventure ambiguë » restera pratiquement son seul roman. Publié en 1961, il lui assure rapidement une renommée internationale et reçoit le Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 1962. Cette rareté se justifie peut-être par le fait que Kane avait choisi de consacrer une grande partie de son existence à l’action publique, au développement et aux responsabilités internationales.
Son silence littéraire n’était donc pas nécessairement une fuite. Il pouvait aussi être une forme de choix et de fidélité à un questionnement solidement ancré. Il faut attendre 1995, soit trente-quatre ans après « L’Aventure ambiguë », pour voir paraître « Les Gardiens du Temple », son second et dernier roman. Deux romans en plus de trois décennies, une bibliographie courte, mais une empreinte considérable. « L’Aventure ambiguë » apparaît comme bien plus qu’un roman. C’est l’œuvre d’une éternité, entrer à jamais dans l’histoire, son auteur avec.