À Lâmp Faal Kala, il faut s’attendre à ce que la conversation emprunte des chemins inattendus. Un mot en anglais peut se mêler à un proverbe wolof, une réflexion d’un chercheur peut s’inviter dans une histoire Baye Fall, et une plaisanterie peut ouvrir sur des siècles de mémoire. Professeur d’anglais, enseignant du wolof, percussionniste, chercheur et écrivain, auteur de « Xelum Xalam » et de « Tànn-béer », il nourrit une relation à la langue où le savoir n’exclut ni l’humour ni la malice. Chez ce Baye Fall de la culture, les mots ont leur tempo, les rythmes conservent leur mémoire et les récits, eux, ne demandent qu’à être racontés.
Sur les rives du fleuve Sénégal, Saint-Louis offre à Lâmp Faal Kala un décor qui lui ressemble. Une cité où la diversité des langues, les mémoires et les héritages s’entrelacent, et où les voix se croisent aussi bien dans les murs de l’université que dans les quartiers historiques et les lieux de transmission.
Dans ce paysage, il se laisse apercevoir avec une allure qui ne passe pas inaperçue. Sur ses épaules, un vêtement à motifs multiples marie couleurs, signes et lignes rappelant à la fois l’artisanat et le langage des formes. Sur sa tête, un bonnet noir enveloppe ses cheveux.
Ngoty Fall, que l’on connaît sous le nom de Lâmp Faal Kala, anime plusieurs univers en parallèle. Professeur d’anglais depuis seize ans, il assure aussi l’enseignement du wolof au département des Langues et Cultures africaines de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. Percussionniste, chercheur et écrivain, il cumule les casquettes.
Il a fondé le Laboratoire des civilisations, langues et cultures Xalam, consacré aux éléments non linguistiques et paralinguistiques de l’art verbal wolof. Il est aussi le disciple de Cheikh Ibrahima Fall, dont il travaille à vulgariser l’enseignement.
Ces appartenances pourraient donner l’impression d’un parcours éclaté. Or, elles forment chez lui une harmonie : la langue, la recherche, la littérature, la percussion, la spiritualité et la transmission se répondent mutuellement, chacune prolongeant l’autre.
Lorsqu’il parle de ce qui l’a conduit à consacrer une partie de son travail à la préservation du patrimoine culturel, il ne met pas d’emblée en avant les institutions ou les politiques culturelles. Il remonte plutôt à des valeurs reçues à l’école.
« Si je tiens à tout faire pour préserver notre patrimoine culturel, c’est d’abord grâce aux valeurs fondamentales qui sont le ngor, le jom, le muñ, le jaayante, le dogu et le pas-pas. Ces principes m’ont profondément façonné et continuent de me guider au quotidien », affirme-t-il.
Les mots qu’il énumère portent le poids de principes vécus. Ils racontent une éducation, une manière d’être devant autrui et devant soi-même. Son rapport au monde remonte loin dans le temps.
Il affirme appartenir à une famille où l’éducation modèle très tôt la perception de la vie. « Je viens d’une famille où l’on grandit avec une certaine éducation qui oriente la vision du monde. Ma façon de voir les choses n’a pas vraiment changé ; je l’ai toujours eue », explique le baye fall.
Il marque une pause puis livre une phrase qui donne une profondeur particulière à son parcours. « Le monde me semble éphémère, et je suis convaincu qu’il appartient à chacun d’en faire quelque chose, sans le laisser s’imposer à soi ».
Cette conception éclaire son rapport au travail. L’écriture est entrée dans sa trajectoire par la littérature, mais aussi par la mémoire. Après un baccalauréat en série L, il choisit une filière littéraire par conviction. Il connaissait l’importance de la littérature et se sentait fait pour elle. Il aimait déjà écrire.
Le goût du wolof
Un événement va donner à cette inclination une profondeur nouvelle : le décès de Serigne Moustapha Fall Faty Kala. « C’est avec sa disparition que cela s’est réellement intensifié. L’écriture me permettait en quelque sorte de rester connecté à celui qui, de son vivant, me demandait de lui dire tout ce que je vivais. Je voulais honorer cela », raconte le professeur d’anglais.
Cette fidélité s’enracine aussi dans la langue. Quand on lui demande pourquoi il écrit en wolof, sa réponse se résume en trois mots : « Je suis wolof ». Et il précise avec la même clarté : « Je connais l’importance de préserver notre langue et de démontrer qu’on peut tout faire avec elle, et même davantage », ajoute le poète.
L’introduction des langues nationales dans le système éducatif accroît encore cette nécessité. « Par ailleurs, avec l’intégration des langues nationales dans l’enseignement, j’écris aussi pour accompagner ce mouvement et lui donner du contenu littéraire », affirme-t-il.
Sur ce terrain, Lâmp Faal Kala inscrit une part importante de son travail. Son laboratoire Xalam s’intéresse aux éléments non linguistiques et paralinguistiques de l’art verbal wolof, une recherche qui vient compléter son activité de percussionniste.
Son parcours d’écrivain s’inscrit dans cette même continuité. Parmi ses œuvres, « Tànn-béer » occupe une place particulière à ses yeux. « Ce qui est certain, c’est que je me retrouve dans la plupart des personnages. Chacun d’eux peut, à un moment donné, refléter une partie de ma vie ou de celle de mes proches », déclare-t-il.
Écrire en wolof exige toutefois une patience particulière. Lâmp Faal Kala refuse cependant de présenter son travail comme une suite d’obstacles. « Je ne perçois pas vraiment de défis. Quand je sens que quelque chose doit être fait, je le fais, en me disant que ce qui doit arriver arrivera. Je n’obéis pas à la pression. Je suis patient », confie-t-il.
Dans la pratique, des contraintes existent. Les manuscrits doivent être relus personnellement, notamment parce que les outils informatiques disponibles pour certaines langues ne fonctionnent pas de la même manière pour le wolof. Le travail éditorial demande du temps. Le manque de critiques capables de lire correctement une œuvre en wolof constitue une autre difficulté.
« On est obligés de lire et relire nos manuscrits nous-mêmes, car on n’est pas assistés par l’ordinateur. Parfois, il est aussi difficile de trouver un bon critique qui sait lire le wolof; ils sont peu nombreux. Cela exige beaucoup de patience ». Il avance ensuite une constatation précise : « À ce jour, il n’existe aucun prix littéraire dédié aux écrivains en langue wolof ».
Derrière cette absence, il voit une contradiction entre les propos publics sur la nécessité de promouvoir les langues nationales et les mécanismes réels de reconnaissance. « On parle de l’importance de cette littérature, mais très peu est fait pour sa promotion », critique l’écrivain.
Il ne rejette toutefois pas les initiatives qui émergent. Il mentionne notamment l’ouverture de la bibliothèque « Téere ak Teraanga », exclusivement consacrée à cette littérature.
Sur la question de l’intégration des langues nationales dans l’école, son regard reste fidèle à la même ligne. Il n’écarte pas le principe, mais demande davantage que de simples annonces.
« Ce que j’attends, c’est une intégration véritable des langues nationales, leur valorisation et leur enseignement à tous les niveaux, du plus petit au plus grand, de manière efficace. Pas seulement mentionnées dans des rapports », affirme-t-il.
À travers cette phrase, son combat transparaît dans toute sa dimension. Il veut que ces langues puissent fonctionner pleinement comme moyen d’enseignement, de création, de recherche et de transmission.
À Saint-Louis, Lâmp Faal Kala poursuit ce travail dans plusieurs espaces. Il enseigne l’anglais et le wolof. Il explore les formes de l’art verbal. Il pratique la percussion. Il écrit.
Il transmet un héritage spirituel. Il accompagne des étudiants. Il travaille sur une langue qu’il considère encore porteuse de territoires à conquérir.
« Le monde m’apparaît éphémère », affirme-t-il. Dans cette vision, préserver revient à travailler, transmettre, écrire, enseigner, créer.
C’est prendre un héritage reçu et lui offrir les conditions de sa continuité. Lâmp Faal Kala a choisi cette voie.
Dans la langue wolof, dans les rythmes de la percussion, dans les livres, dans la recherche et dans l’enseignement, il poursuit ce qui lui a été transmis comme une matière vivante pour ceux qui viendront après lui.