Dans « Entre soupirs et sourires », premier roman publié aux Éditions Le Fil d’Ariane, Rokhy Ndiaye trace l’amour dans un territoire où rien n’est simple: le cœur, la famille, les attaches et les appartenances se déploient sous tension. À travers Mamy Aissata et Mariama Karène, sa mère, elle explore les vertiges du choix, les fidélités qui nous entravent, les héritages qui nous sculptent et cette liberté singulière qui n’existe jamais sans coût. Un récit qui rappelle que certaines questions demandent non pas une réponse immédiate, mais une vie pour être vécue et éprouvée.
« Je vis, je meurs… tout à coup je ris et je pleure… » écrivait Louise Labé dans son sonnet célèbre, montrant que le cœur humain déploie un territoire sans frontières nettes. On y bascule du ravissement à l’angoisse comme d’une rive à l’autre, sans toujours trouver le pont. On y sourit malgré les larmes qui perlent encore sur les paupières. L’être humain est ainsi bâti: une petite république intérieure où les sentiments délibèrent sans jamais voter à l’unanimité. Molière a su en tirer les comédies. « Entre soupirs et sourire(s) » de Rokhy Ndiaye s’inscrit dans cette même lignée. Non pas pour dispenser une leçon à l’homme, mais pour l’observer dans ses grandeurs minuscules et ses faiblesses magnifiques.
Le roman ne prétend pas résoudre le mystère de l’amour; il préfère l’observer prendre vie. Dans ces pages, la joie ne chasse jamais totalement le chagrin. Le cœur humain n’a jamais été un comptable très fiable: il additionne maladroitement, soustrait au petit bonheur et conserve les souvenirs douloureux avec la précision d’un archiviste. Le récit se déploie dans cette singulière « république » des sentiments, où chacun possède sa propre constitution, souvent écrite dans l’urgence et violée dès le lendemain. « Il existe des questions qu’une fille adresse à sa mère en sachant déjà qu’aucune réponse brève ne saura les contenir », écrit la quatrième de couverture. Quand Mamy Aissata avoue ses hésitations face au mariage avec Ababacar, elle ne cherche pas seulement l’avis maternel. Il y a de l’inquiétude, profonde. Que faire lorsque l’homme semble réunir toutes les qualités qu’on attendait, lorsque la raison dérive, lorsque les convenances semblent satisfaites, mais que le cœur, lui, demeure en retrait? Le mariage peut alors paraître évident, car le cœur ne signe pas toujours les engagements que la raison propose.
Mamy Aissata est en phase avec sa mère. Pour aider sa fille à cheminer, Mariama Karène n’impose ni des verdicts ni des leçons préfabriquées. Elle ouvre plutôt une porte sur sa propre trajectoire, et derrière elle se profile une jeune étudiante en médecine confrontée à un professeur nommé Monsieur Sène. L’amour, avec ses cinq lettres minuscules qui, au sein des familles, peuvent s’ouvrir sur un continent entier. La question religieuse se présente, la relation singulière entre un professeur et son étudiante aussi, et surtout le refus du père, chargé de loyautés qui se heurtent à l’envie d’aimer différemment.
Le mouvement le plus marquant du roman tient en ce pivot. Au départ, Mamy Aissata porte le récit: celle qui doute, qui interroge et qui cherche à évaluer ce que peut valoir une promesse face au réel. Toutefois, son questionnement devient une clef, ouvrant le souvenir de sa mère. La fille devient le seuil par lequel le lecteur pénètre dans une trame antérieure. Deux femmes, deux générations, deux expériences amoureuses qui se croisent sans se confondre. L’une cherche à savoir comment choisir; l’autre comprend que toute décision porte en elle une part d’inconnu. Ainsi se transmettent les héritages familiaux. Mariama Karène ne transmet pas seulement des réponses.
Elle transmet aussi ses hésitations, ses erreurs, ses renoncements, ses petites victoires et des blessures qui se sont cicatrisées à peine. Mamy Aissata reçoit donc bien plus qu’un récit: un véritable héritage affectif. Mariama Karène est mère, médecin, confidente, mémoire vivante. Cette femme, qui a longtemps porté dans sa chair les turbulences propres à sa vie, doit aussi trouver les mots pour éclairer ceux de sa fille. Autour d’elle se dessine une constellation de femmes, chacune apportant sa lumière, sa façon de voir le monde, et sa part d’expérience. Rokhy Ndiaye ne cache pas cette intention: « Même si le récit s’appuie sur une histoire d’amour, mon but fondamental est de mettre en valeur chaque femme qui compose cet ouvrage », affirme-t-elle.
Quand une fille demande plus qu’un conseil
L’autrice affirme aussi une filiation avec des figures féminines qui l’ont guidée, parmi lesquelles Ken Bugul, Rose Dieng, Aminata Sow Fall et Mame Younousse. Le roman établit surtout une frontière que les sentiments ne peuvent franchir sans secousses: la religion. M. Sène et l’héroïne appartiennent à des confessions différentes. Rokhy Ndiaye voit cela comme un révélateur. « À travers l’histoire de M. Sène et de l’héroïne, j’ai surtout voulu célébrer la force absolue et le pouvoir de l’amour », déclare-t-elle. Puis elle précise: « L’amour a cette capacité unique de franchir les barrières, de résister aux préjugés et d’unir des mondes que la société a parfois tendance à opposer. »
Le propos reste fidèle à la structure du livre. L’amour est présenté comme une force qui éprouve les frontières. Toutefois, l’auteure s’abstient habilement de faire du mariage un trophée destiné à récompenser des sentiments sincères. Aimer et cohabiter ne se déploient pas sous la même alchimie: un sentiment peut jaillir sur le moment, tel une flamme dans l’herbe sèche; la vie commune, elle, réclame le temps, la patience, des compromis et parfois des renoncements, sans oublier des fidélités qui résistent. L’amour naît du cœur; le mariage touche à l’existence entière. Le roman s’ouvre ensuite à une idée plus douce, mais jamais innocente: celle d’une famille plus large que la simple lignée, tissée de fidélités, de souvenirs, de valeurs, d’obligations et de présences qui prennent une densité tangible avec le temps. Tante Karène, personnage riche en histoires, en est l’incarnation parfaite. Trois cent pages environ, écrites dans un style accessible, suffisent à contenir presque une vie. Le roman ne s’attache pas à multiplier les catastrophes, ni à bousculer avec des retournements fracassants ou des péripéties spectaculaires. On entre dans le livre par le récit de Mamy Aissata et on y demeure parce que ses hésitations résonnent avec les nôtres. Chacun, à un moment donné, a connu cet espace de doute où l’on sait ce qu’il faudrait faire, sans être sûr de ce que l’on veut vraiment faire. Pour Rokhy Ndiaye, le titre n’est pas un simple vêtement posé sur le manuscrit une fois le texte terminé: il agit comme une boussole. « Je laisse d’abord naître un titre qui guidera mon travail, je tisse ensuite l’architecture générale, puis la rédaction s’impose à moi », raconte-t-elle. Entre soupirs et sourires est, à ce jour, le dernier de ses écrits achevés, mais le premier à avoir trouvé le chemin de la publication.
Le titre avant le livre
Cette idée éclaire son rapport à l’écriture: le titre se présente comme une promesse, mais aussi comme une contrainte. Selon elle, chaque protagoniste porte « une part » de soi, « un éclat » de convictions, de doutes et de sensibilité. Le roman n’est toutefois pas autobiographique. Les « soupirs », précise Rokhy Ndiaye, désignent les pesanteurs sociales, les attentes familiales, les hésitations, les doutes et l’emprise que l’on ressent face à des choix difficiles ou à des amours compliquées. Les « sourires », au contraire, personnifient la victoire de la résilience, la lumière retrouvée, la dignité et la gratitude. « J’ai voulu saisir exactement cet espace entre le doute et l’espoir », confie l’écrivaine.