À l’approche de ses 47 ans, Mamadou Ngom, connu sous le nom d’Eumeu Sène, semble défier le temps, les coups et les générations après une carrière qui s’étend sur près de trois décennies (1999-2026). Forgé dans la rudesse de Pikine, nourri par les « mbapatt » et les affrontements de rue, il représente cette élite rare de lutteurs façonnés par la souffrance. Au seuil d’un nouvel affrontement contre Ada Fass, le 19 avril 2026, voici le portrait d’un survivant devenu une légende vivante de l’arène sénégalaise.
À Pikine, certains parcours ne dépendent pas du hasard. Ils s’écrivent sous l’emprise de la rue, par la nécessité de subsister et de s’imposer. Celui de Mamadou Ngom s’inscrit exactement dans cette logique. Avant d’être appelé Eumeu Sène, il n’était qu’un enfant parmi tant d’autres, arraché très tôt à la douceur de l’enfance et immergé dans la dureté des années. Il appartient à une génération dont le confort ne l’a jamais façonné. Eumeu Sène fait partie de ces hommes que la vie a trempés dans l’adversité avant de les révéler sur la scène de la lutte sénégalaise. À l’orée d’un nouveau défi face à Ada Fass, le vétéran de Pikine symbolise plus que jamais la résistance, la flamme de la victoire et la mémoire vivante d’une lutte authentique.
L’enseignement formel ne le retiendra pas longtemps. Très vite, il abandonne les bancs pour affronter le réel. Dans le décor urbain exigeant de Pikine, il apprend à se débrouiller, à lire les intentions des adversaires, à anticiper les coups. Car dans cette ville, céder n’est pas envisageable. Contrairement à d’autres, Eumeu Sène ne s’impose pas par une puissance brute hors norme. Sa force réside ailleurs : dans son sens du combat, sa perception instinctive des situations et surtout dans un courage presque surhumain. Très jeune, il ose défier des aînés dans les « mbapatt », ces arènes populaires des quartiers où se forgent les vrais lutteurs. Là, au contact des anciens, il apprend vite. Très vite.
Enfance forgée dans l’adversité
Derrière le lutteur se profile une histoire humaine forte, presque bouleversante. Eumeu Sène grandit dans un univers où chaque jour est une lutte. Néanmoins, il bénéficie d’un pilier fondamental : sa mère, la regrettée Bintou Badiane. Figure féminine respectée du quartier Darou de Pikine, elle symbolise la générosité et l’ouverture. Chez cette femme courage, originaire de Badiana, en Casamance, il n’y a pas de frontière : tous les enfants du quartier trouvent accueil, écoute et protection. Cette éducation marquera profondément le jeune Mamadou. Très tôt, il prend des responsabilités. Il aide sa mère, fait les courses, s’initie aux tâches ménagères. Il apprend même à cuisiner pour sa maman. Une école de la vie qui lui inculque discipline et sens du devoir.
Mais cette enfance n’a pas été tendre. Les témoignages convergent. « Il a connu la vie dure très jeune. C’était un garçon très dégourdi. La lutte, c’est sa passion. Il s’y est très tôt pleinement engagé. C’est pour cela qu’il était très tôt connu. À partir de 16 ans, il était déjà une figure marquante. Il mettait à mal les grands champions de Pikine. Il côtoyait les Baboye et les autres, au point que dès le jeune âge il maîtrisait les rudiments de l’art de la lutte », témoigne Khalifa Niang, ancien président de l’écurie Tay Shinger. Dans ce milieu, il forge un mental solide, la capacité à encaisser sans fléchir.
Rupture avec son mentor Baboye
Une anecdote illustre bien le caractère du prochain adversaire d’Ada Fass. En effet, pris dans une dispute avec un camarade, il en sort en larme… tout comme son adversaire. Une scène apparemment banale, mais révélatrice d’un tempérament intense, entier, incapable de faire les choses sans passion.
C’est dans les « mbapatt » que le nom d’Eumeu Sène commence à circuler. À 16 ans seulement, il est déjà une attraction à Pikine. Il défie les champions confirmés, les pousse hors de leurs zones de confort, les amène à douter. « Eumeu Sène était intelligent à sa manière. Sa façon de lutter le prouvait. Il n’avait pas une force extraordinaire, mais il était courageux. Très tôt, il a affronté des champions confirmés lors des séances de lutte nocturnes et s’est frayé un chemin pour devenir un grand champion », ajoute Khalifa Niang. Ce n’est plus un espoir : c’est une promesse.
À l’écurie Pikine Mbollo, il affine les bases de ce sport local. Il côtoie des champions confirmés, tels Baboye, Tyson, Ndiaga Diop, Boy Sène, Tieck, apprend les clés techniques lors des entraînements et des regroupements, et progresse. Mais, comme bien souvent dans les parcours hors norme, une rupture va accélérer son destin.
Lors d’un tournoi de lutte sans frappe, après avoir dominé ses adversaires et empoché une somme conséquente, survient un différend sur le partage des gains. Refusant de céder, soutenu par son entourage, Eumeu Sène choisit la rupture avec son mentor Baboye. Les raisons seront détaillées plus tard par l’ancien lutteur de Pikine, Mansour Diop. Il raconte que « c’était lors d’un mbapatt organisé à Bountou Pikine, exactement là où se trouve aujourd’hui le complexe culturel Léopold Sédar Senghor ».
Eumeu Sène avait survolé le tournoi et empoché 150 000 FCFA. Mais Baboye ne voulait pas qu’il conserve seul tout cet argent. Il considérait qu’ils formaient un groupe et que le butin devait être partagé. Cependant, le grand frère d’Eumeu Sène, Pape Ngom, s’y est opposé et avait récupéré l’argent. Une vive polémique éclata alors.
Cette anecdote a profondément mis à mal les relations entre les deux champions. Dès lors, Eumeu Sène ne poursuivit pas l’aventure avec le vieux Lion de Pikine. Il quitta l’écurie Pikine Mbollo pour rejoindre Mouhamed Ndao « Tyson », à l’écurie voisine de Boul Faalé. Un choix fort, mais risqué. Il laisse derrière lui une écurie chère à Pape Diop Boston et s’ouvre à une dynamique nouvelle, plus en phase avec son caractère. Une nouvelle page s’ouvre.
Cependant, il faut rappeler qu’avant la lumière il y a l’ombre. Avant la gloire il y a le travail. À Pikine Tally Bou Mack, dans un petit atelier, Eumeu Sène apprend le métier de tôlier. Il y fait ses classes avec sérieux. Discipline, ponctualité, engagement : il s’impose comme un apprenti modèle.
Mais chaque soir, après le travail, il retrouve les combats de lutte. Il observe, imite, apprend. Peu à peu, il intègre les techniques, développe son style, construit son identité de lutteur. Cette double vie forge un homme complet. Un travailleur acharné. Un battant.
Eumeu Sène, c’est aussi une personnalité à part. Charismatique, accessible, profondément humain. Dans son entourage, les témoignages sont unanimes : il est généreux. Il partage sans compter. Il surprend ceux qui l’entourent par des gestes simples, mais sincères. Il demeure fidèle à ses racines et à ses proches. Il aime aussi la vie, les belles tenues, les ambiances et les liens humains.
Son neveu, Assane Ngom dit Papa Ngom, 29 ans, témoigne : « Eumeu Sène, en tant qu’homme et en tant que Mamadou Ngom, est pour moi bien plus qu’un oncle : c’est un ami. Nous partagions la même chambre. C’est quelqu’un de très généreux, toujours prêt à répondre à nos besoins. Il me surprend souvent en m’offrant de magnifiques paires de chaussures ».
Carrière bâtie dans la douleur
Très apprécié, notamment auprès des femmes, il nourrit une notoriété qui mêle humour et discrétion. Mais il peut aussi faire montre d’une certaine naïveté. Une confiance parfois aveugle envers les autres. Une faille humaine qui tranche avec son image de guerrier sur le ring.
Rien n’a été facile pour Eumeu Sène. Chaque étape fut un combat. Chaque victoire une conquête. Il affronte les meilleurs, traverse les générations, résiste aussi bien aux critiques qu’aux épreuves. Sa carrière ressemble à l’itinéraire d’un homme qui refuse d’abandonner, même lorsque tout paraît défavorable.
Avec le temps, il devient une référence. Une icône. Un repère pour toute une jeunesse. Le 19 avril 2026, il croisera Ada Fass. Un combat de lutte au parfum particulier. Celui du passage de témoin… ou du refus de se soumettre.
À 47 ans, à l’aube d’un retrait officiellement fixé à 48 ans, Eumeu Sène n’est plus seulement un lutteur : il est une mémoire vivante. Une incarnation de la lutte sénégalaise dans ce qu’elle a de plus brut, de plus authentique. Sa témérité, son expérience et son mental demeureront ses armes, peut-être les dernières.
Mais une chose demeure certaine : quel que soit le verdict, Eumeu Sène restera debout dans l’histoire. Comme ces hommes que le temps n’arrive jamais à effacer.