La souveraineté n’est pas négociable sur les rives du Bosphore

25 août 2025

Alors que le gouvernement du Sénégal multiplie des gestes de soumission sur la scène internationale, brandissant le pragmatisme économique comme couverture, cette tribune dénonce une dérive préoccupante: un souverainisme de façade qui se voit contredit par des partenariats inégaux et des choix technocratiques qui fragilisent notre autonomie. Non, la souveraineté ne s’achète ni à Ankara ni ailleurs; elle s’élabore ici même, à partir de nos capacités, de nos savoirs et de notre propre vision.

Une diplomatie de la main tendue

En visite à Ankara, le Premier ministre Ousmane Sonko a vigoureusement sollicité l’appui du chef d’État turc, Recep Tayyip Erdoğan, afin de « surmonter les défis budgétaires qui affligent le Sénégal ». Dans son allocution hésitante, il a admis sans détour : « Nous n’avons pas honte de vous exposer la situation financière que nous vivons ». Cette franchise peut être louée, mais elle soulève une question clé : comment préserver une souveraineté économique tout en dépendant d’un soutien extérieur pour stabiliser les finances publiques ?

Il y a quelques semaines, le même pouvoir annonçait que 90 % du Plan de redressement économique et social serait autofinancé. Où se situe alors la cohérence de ces déclarations ?

Le paradoxe agricole : quand le maïs devient symbole d’aliénation

Le ministre de l’Agriculture, Mabouba Diagne, a révélé un accord avec la structure publique turque TİGEM pour aménager 500 hectares dédiés à la culture du maïs. Présenté comme une ferme-école moderne, ce projet vise à faire diminuer les importations annuelles qui atteignent 450 000 tonnes. Toutefois, derrière ces chiffres se profile une réalité préoccupante : le Sénégal compte des centaines d’ingénieurs agronomes, des techniciens agricoles et des coopératives rurales capables de relever ce défi. Pourquoi confier cette mission à une entité étrangère ?

Ce choix envoie un message préoccupant : nos compétences locales ne seraient pas dignes de confiance. Il entretient une logique de dépendance technologique et symbolique qui va à l’encontre de toute ambition de souveraineté alimentaire.

Des partenariats asymétriques sous couvert de patriotisme économique

La délégation en Turquie a été suivie d’un torrent de promesses d’investissements dans l’énergie, le textile, le ciment et même les secteurs de l’armement. Des projets d’envergure, certes, mais dont les conditions restent obscures : quelles garanties de contenu local ? quels mécanismes de transfert de savoir-faire ? quelle transparence dans la passation des contrats ?

Le projet de raffinerie SAR 2.0, par exemple, pourrait produire environ 239 milliards FCFA d’économies annuelles. Mais à quel coût ? Sans un encadrement strict des clauses, le Sénégal s’expose à des infrastructures « Made in Turkey » gérées par des capitaux turcs, au détriment de son tissu industriel national.

Une souveraineté qui vacille entre rhétorique et renoncement

Le gouvernement affirme vouloir « prendre son destin en main ». Or les faits décrivent une réalité différente : un État qui, confronté à des défis complexes, privilégie la facilité des échanges diplomatiques à l’audace des réformes. La souveraineté ne se décrète pas; elle se bâtit. Elle exige du courage, de la cohérence, une ambition résolue et, surtout, la confiance en nos propres capacités.

Pour une souveraineté réelle, et non représentation théâtrale.

Il n’est pas possible d’édifier la vision « Sénégal 2050 » sur des fondations étrangères. On ne peut pas revendiquer l’autonomie tout en externalisant nos leviers stratégiques. Il faut mettre fin à cette schizophrénie politique et poser les bases d’une souveraineté assumée, enracinée dans nos compétences, nos valeurs, nos ressources et notre vision collective.

La souveraineté ne se quémande pas à Ankara. Elle se forge à Kaolack, à Podor, à Kolda, à Thiès, dans les champs, les ateliers, les laboratoires et les écoles du Sénégal.

Cheikhou Oumar Sy et Theodore Chérif Monteil sont des anciens députés.