Au Sénégal, toucher à une chanson suffit pour convoquer un véritable tribunal populaire. Les souvenirs se dressent à la barre, les nostalgies se transforment en analyses fines, et les commentaires prennent la forme de dissertations musicales. Chacun égrène ses arguments et raconte une anecdote. Dernière affaire en date : Mia Guissé et sa reprise de « Doolé » de Fatou Laobé. Sur les réseaux sociaux, les avis fusent. Certains applaudissent, d’autres crient au sacrilège. Comme si l’on avait touché au patrimoine national sans la moindre autorisation.
Dans les pages dédiées à l’univers musical sénégalais, à l’instar de « Mélomanes du Sénégal », on oppose les voix, on dissèque les arrangements. Pour ceux qui ont grandi avec une chanson qui a accompagné leurs années, la voir circuler entre d’autres mains peut provoquer quelques palpitations.
Mais faut-il enfermer les chansons dans une cellule hermétique, avec un gardien à l’entrée et l’interdiction de toucher ? Une reprise peut aussi porter un héritage musical, faire découvrir des classiques aux plus jeunes et redonner vie à des titres oubliés. Tout le monde n’a pas grandi avec les mêmes morceaux. Et heureusement ! Sinon, on écouterait toujours les mêmes morceaux, dans les mêmes versions.
Reprendre ne signifie pas forcément réinventer. L’histoire musicale sénégalaise rappelle que les reprises peuvent réveiller des querelles autour de la paternité des œuvres et du respect dû à leurs créateurs.
L’affaire « A magni deh », de Papi, sortie en 2020, en est une illustration. À propos de la reprise de son titre par Sokhou BB et El Maestro, l’artiste avait expliqué que son problème ne résidait pas dans le cover, mais dans ce qu’il considérait comme une appropriation de l’œuvre originale. Il avait toutefois salué El Maestro, qui l’avait contacté pour obtenir son accord. Comme quoi, un petit coup de fil peut parfois éviter un grand feuilleton sur les réseaux !
Faut-il alors enterrer les covers ? Surtout pas ! Certaines reprises ouvrent des portes. Le concours Kaay Cover, porté par ZBest Production et diffusé notamment sur la 2STV, en est la preuve. Son principe : permettre à des candidats de reprendre des succès connus pour révéler leur potentiel. Lors des auditions de l’édition 2023, plus de 500 candidats avaient répondu à l’appel. Pour certains talents inconnus du grand public, l’occasion de sortir de l’ombre.
Dans un milieu où il faut souvent un producteur, un studio et un réseau pour se faire connaître, reprendre un titre célèbre peut servir de carte de visite. Le candidat n’a peut-être pas encore son tube, mais il peut prouver qu’il sait tenir un micro. Qui sait ? Le cover d’aujourd’hui peut devenir le début d’une carrière demain.
Voilà tout le paradoxe. Quand une star reprend un classique, on soupçonne parfois une tentative de toucher à l’intouchable. Quand un inconnu s’y essaie, on applaudit la découverte d’un nouveau talent. Pourtant, la question demeure : qu’apporte vraiment cette nouvelle version ? Une voix différente, des arrangements modernes, une émotion renouvelée ou simplement une occasion de transformer les internautes en jury musical ?
Au fond, le débat autour de Mia Guissé et de Fatou Laobé dépasse la rivalité entre générations. Peut-on aimer une reprise sans trahir l’original ? Bien sûr ! Apprécier Mia Guissé ne signifie pas tourner le dos à Fatou Laobé. La musique n’est pas un mariage forcé où il faudrait choisir son camp pour la vie.