Au Technopole, à Pikine, l’eau parle et raconte tout. Elle a scellé l’histoire de ce bas-fond urbain devenu réserve naturelle, elle nourrit les pêcheurs et les maraîchers qui y exercent depuis des générations, et aujourd’hui elle suscite autant d’inquiétude que d’émerveillement. Entre pollution qui se propage et un écosystème qui résiste, immersion dans cette enclave verte où Dakar déverse ses pluies et parfois ses eaux usées.
Mercredi 16 septembre, il est peu après 14 heures. Dakar étouffe sous un soleil implacable. L’air est lourd, la chaleur colle à la peau et chaque déplacement paraît exiger un effort supplémentaire. Pourtant, à quelques pas de l’entrée du Technopole, l’atmosphère se métamorphose. La chaleur demeure, mais elle devient soudainement moins agressive. Une fraîcheur légère se glisse entre les herbes et l’humidité ambiante tranche avec la fournaise laissée derrière. À mesure qu’on avance, Dakar semble reculer. Le ronron des moteurs s’évanouit, remplacé par le chuintement des feuillages. Dans les herbes, les insectes stridulent sans relâche comme s’ils formaient leur propre orchestre. Au-dessus des plans d’eau, les oiseaux répondent par leurs chants, formant un véritable concert dont le tempo échappe au vacarme des klaxons. Les voitures se font rares dans ce périmètre. Sur les pistes latéritiques, des chariots tirés par des chevaux prennent la relève et progressent lentement dans ce décor où la ville paraît soudainement bien lointaine.
Là où Dakar vient déposer ses pluies
De part et d’autre, la végétation s’étire. Des maraîchers s’affairent sur leurs parcelles. L’eau apparaît entre les herbes, parfois calme, parfois immobile. Par-delà cette nature, l’Arène nationale se montre de façon intermittente derrière les arbres et les brins d’herbe. Le Technopole se présente comme une enclave verte au sein d’une métropole qui ne cesse de s’étendre. Sur environ 650 hectares, la Réserve naturelle urbaine de la Grande Niaye de Pikine et dépendances regroupe des plans d’eau, des espaces agricoles et une biodiversité qui trouve ici l’un de ses derniers refuges au cœur de l’agglomération dakaroise. Mais pour comprendre ce paysage, il faut commencer par l’eau. Devant l’un des plans d’eau, le conservateur de la réserve, le Capitaine Didier Kabou, remonte le fil de l’histoire. Ici, rien n’a été tracé comme dans un parc. L’eau a tracé son chemin naturellement. « Si l’on remonte dans le temps, nous sommes dans un bas-fond au cœur de Dakar, qui reçoit les eaux pluviales », explique-t-il. La réserve compte six lacs principaux. « Leur existence est intimement liée aux pluies mais aussi à ce qui se passe sous nos pieds », poursuit le Capitaine Kabou. La nappe phréatique n’est jamais bien loin. Lorsque les précipitations s’accentuent, elle remonte et vient à son tour alimenter ces zones humides. Le paysage change alors de visage. Certains lacs demeurent en eau toute l’année. D’autres sont temporaires, apparaissant avec les pluies avant de s’effacer progressivement avec la saison sèche. L’un des plans d’eau appartient à cette seconde catégorie. Cependant, des aménagements ont permis de maintenir une circulation d’eau entre plusieurs plans d’eau. Ainsi, une fine langue d’eau persiste là où, autrefois, le sol aurait repris ses droits. L’eau est omniprésente dans l’histoire du lieu. Avant les bâtiments, les routes et l’urbanisation qui entourent aujourd’hui la réserve, cette terre humide était déjà occupée par des populations. Des Lébou et des Mandingues y pratiquaient l’agriculture. Puis, selon le Conservateur, la peste a bouleversé cette occupation ancienne. Certains habitants ont été déplacés vers d’autres espaces, notamment Cambérène. Aujourd’hui, les champs subsistent. Le sol apparaît plus meuble par endroits. Une odeur humide s’élève de la végétation. Des petits reptiles se faufilent dans l’herbe avant de disparaître. Le silence n’existe pas vraiment au Technopole, il est simplement différent de celui qui règne en ville. Chaque mois, les agents de la réserve comptent les oiseaux. Jumelles autour du cou, télescope posé à distance, ils observent les plans d’eau. En moyenne, une trentaine d’espèces est recensée lors des dénombrements. Certaines sont présentes tout au long de l’année. D’autres arrivent avec les migrations. Le Technopole accueille notamment des oiseaux venus d’Europe et d’autres régions d’Afrique. Durant certaines périodes, le ciel au-dessus des lacs devient une véritable route migratoire. Mais le Technopole n’est pas seulement un refuge pour la biodiversité. Entre les plans d’eau et les herbes, des hommes et des femmes tirent également leurs revenus de la terre et de l’eau. Après les plans d’eau, les champs reprennent leurs droits. Les parcelles maraîchères donnent au paysage des nuances de vert variées. À 63 ans, Pape Diagne est maraîcher et travaille ici depuis plus de trente ans. Pour lui, le climat et l’humidité du site restent favorables à la production.
Au service des hommes et de la nature
« Nous cultivons tout sauf les pommes de terre et les carottes parce qu’il y a des insectes qui infectent ces légumes. Et leurs semences sont coûteuses. Mis à part cela, on fait tout : salades, tomates, aubergines, oignons, vraiment tout », raconte-t-il. Toutefois, le maraîcher constate une baisse des rendements. « Avant, on avait des rendements plus élevés, mais aujourd’hui le sol est épuisé ». Les cycles de production varient selon les cultures. Les salades demandent environ un mois et dix jours, alors que d’autres légumes exigent deux à trois mois. Une partie de la production rejoint les grands marchés dakarois, notamment Castors, Thiaroye et Kermel. L’eau demeure néanmoins l’une des principales difficultés. « Nous rencontrons beaucoup de problèmes, notamment des soucis d’eau. Nous utilisons l’eau de l’Onas, mais ce n’est pas évident. Nous n’utilisons pas l’eau du lac ». Parmi les activités génératrices de revenus au Technopole figure aussi la pêche. Victor appartient à la catégorie des pêcheurs. La cinquantaine dépassée, il connaît le lac depuis de nombreuses années. Pour lui, son histoire est aussi celle d’un métier qui a connu un déclin progressif. « On a trouvé le lac ici; il existe depuis longtemps. On y cultivait du riz. La qualité de l’eau était excellente. Il y avait énormément de pêcheurs ici », explique-t-il. Aujourd’hui, il pêche surtout la carpe à l’aide d’un épervier. Il entre pieds nus dans l’eau pour lancer son filet. Cette activité comporte des risques, notamment en raison de la présence occasionnelle de petits pythons et d’autres reptiles. « Ce n’est pas évident, mais on ne peut pas rester assis et regarder la famille. Il faut bien travailler. Toute ma vie, j’ai été pêcheur », affirme-t-il en balbutiant. Quand la journée est favorable, Victor peut gagner autour de 6 000 francs CFA. Mais lui aussi constate une dégradation du milieu. « À l’époque, nos parents gagnaient bien plus parce qu’il y avait de bonnes carpes, de bonne qualité. Maintenant, c’est un peu plus difficile pour nous. Et l’eau est de plus en plus polluée », déplore-t-il. Cette eau confère toutefois au Technopole une fonction moins visible mais essentielle. Dans une ville régulièrement exposée aux inondations, cette vaste zone humide agit comme un réservoir naturel des eaux pluviales. Or l’eau qui arrive ici n’est pas toujours aussi pure qu’elle le devrait. À mesure que Dakar se développe autour de la réserve, les déchets et les eaux de ruissellement peuvent emprunter le même chemin que la pluie et finir dans les lacs.
Une eau qui nourrit… et qui inquiète
Du côté de Cité Soprim, le conservateur évoque aussi des installations clandestines qui rejettent des eaux domestiques dans les plans d’eau. Puis il y a l’assainissement. Certaines installations de l’Onas alimentent des plans d’eau selon le Capitaine Kabou. Le problème est suffisamment important pour que des réflexions soient engagées autour de systèmes de traitement et de réutilisation des eaux. « La plus grande menace, ce sont d’abord les installations de l’Onas. En parallèle, il existe également les branchements domestiques », résume-t-il. La pollution ne se voit pas toujours à la surface. Elle se cache dans l’eau, dans les sédiments, dans ce que les poissons absorbent et dans ce que les plantes tentent de retenir. Le conservateur évoque les résultats « alarmants » d’un travail de recherche récemment soutenu. Des métaux lourds et d’autres polluants chimiques auraient été retrouvés dans les eaux. Pourtant, au bord du lac, la nature poursuit son travail. Les phragmites dressent leurs tiges au-dessus de l’eau. Les typhas forment des touffes épaisses. La mangrove participe elle aussi à ce mécanisme. Ces végétaux ne font pas disparaître la pollution, mais ils jouent un rôle dans la filtration naturelle du milieu. « Ces écosystèmes jouent le rôle de filtre. Ils absorbent certains polluants et filtrent un peu l’eau », explique le conservateur. Entre biodiversité, agriculture et pêche, le Technopole demeure un espace vital pour l’équilibre écologique de Dakar. Sa préservation dépend désormais de la qualité de l’eau et de la maîtrise des activités qui s’y déploient.
Par Yaya SOW (Stagiaire)