Il est urgent de mettre fin à la crise à El-Fasher, au cœur de l’effondrement du Soudan

26 juin 2025

Il y a quelques jours, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) ainsi que la Mission d’établissement des faits des Nations Unies, créée pour examiner et consigner les atrocités de masse survenues au Soudan depuis avril 2023, ont tiré la sonnette d’alarme auprès du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine ainsi que du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies. Leurs conclusions, alarmantes, soulignent la gravité de la situation dans ce pays en crise.

Depuis plus de deux années, le Soudan est plongé dans un conflit extrêmement violent, considéré comme l’un des plus meurtriers de son histoire récente. Ce combat déchaîné est marqué par une multitude de violations graves des droits humains et du droit international humanitaire. Ces actes constituent des atrocités de nature criminelle, notamment des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. La couverture médiatique internationale étant relativement limitée et l’accès global au pays étant restreint, un grand nombre d’innocentes victimes ont péri dans une obscurité totale, laissant derrière elles des familles dévastées et désespérées. La tragédie humaine s’amplifie, avec un bilan dont le total des victimes ne peut être précisément établi. Toutefois, on estime que des dizaines de milliers de personnes ont perdu la vie. Le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays atteint environ 12 millions, tandis que 4 millions de réfugiés ont été recensés à l’extérieur des frontières. Il faut aussi prendre en compte les victimes indirectes : des femmes, des enfants et des hommes qui ont succombé suite aux dommages causés aux infrastructures essentielles, ou qui ont péri faute de nourriture et de médicaments, ou encore qui ont subi des violences sexuelles, des blessures ou des traumatismes profonds. La douleur du peuple soudanais est si intense qu’elle dépasse sans doute la compréhension humaine, un véritable drame collectif dont chaque être humain peut s’émouvoir.

Aujourd’hui, la ville d’El-Fasher, l’un des derniers bastions des forces armées soudanaises au Darfour, est encerclée et assiégée par leurs anciens alliés, les Forces de soutien rapide (FSR). Un nouveau massacre pour les civils soudanais se profile à l’horizon. Ces FSR, qui se sont illustrées en répétant, deux décennies plus tard et à travers tout le pays, les atrocités commises par les milices arabes Janjawid – dont elles sont issues directement – utilisent désormais la famine comme arme de guerre lors du siège d’El-Fasher.

Le pays se désagrège peu à peu, son tissu social se déchire. À la fin de l’année dernière, j’avais déjà exprimé mes vives inquiétudes face à l’escalade de la violence et aux pertes humaines dans différentes régions du Soudan. Je mentionnais alors aussi des rapports évoquant des crimes graves tels que massacres, agressions sexuelles, tortures, enlèvements et pillages. En outre, j’avais alerté sur la montée des discours de haine, du racisme et de l’incitation à des violences ethniques, qui avaient atteint des niveaux inacceptables. Cette situation inquiétante s’est encore aggravée avec la mobilisation massive de civils armés, signe d’une escalation du mouvement de violence. Depuis cette période, les hostilités n’ont cessé de s’intensifier. Les lignes de front ont progressé vers des provinces naguère épargnées, comme Al Jazeera et le Kordofan, provoquant la propagation de violences entre communautés, ainsi que de nouvelles atrocités, notamment des exécutions sommaires et des actes de représailles contre la population civile.

Il existe aujourd’hui un risque sévère que de nouvelles atrocités se produisent au Soudan. Tous les indicateurs montrent que la situation est extrêmement fragile. Le conflit armé qui se poursuit résulte de cycles de conflits non résolus et d’une instabilité chronique. Le Soudan a une histoire longue de tensions interethniques, de discriminations systématiques contre certains groupes ethniques protégés, ainsi que de violations graves des droits humains et d’actes atroces. Les différentes factions impliquées ont démontré leur capacité, leur motivation et leur volonté de commettre de nouvelles atrocités, comme en témoignent la propagation de discours de haine et l’incitation à la violence à l’encontre de populations spécifiques. L’instabilité politique, combinée à l’usage récurrent de la force pour résoudre les différends politiques, a accentué la gravité de la situation. La menace d’une partition imminente de certaines parties du pays, ainsi que l’absence de mécanismes d’alerte et de réaction rapides—notamment à cause de la fermeture des forces de maintien de la paix de l’Union africaine et des Nations Unies (MINUAD) au Darfour en 2021—rend nécessaire toute action immédiate pour stopper cette spirale de violence et la désintégration du pays.

Les rapports diffusés cette semaine par la CADHP et la Mission d’établissement des faits de l’ONU doivent être pris en considération avec la plus grande attention. Les acteurs responsables des crimes atroces doivent être soumis à des sanctions à l’échelle internationale et régionale. Ils devraient également être inscrits sur une liste noire élaborée par la communauté des États qui prétendent défendre les droits humains en tant que principe fondamental de leur politique étrangère. Ces mesures punitives ne doivent être qu’un début. La justice, la poursuite des responsables et la fin de l’impunité sont essentielles pour sortir le Soudan de ce cycle infernal de conflit et de désagrégation. Il est impératif que la négociation et la diplomatie ne soient plus utilisées comme moyens de faire de la chantage sur des populations civiles, en échange de l’impunité. Les Nations Unies et l’Union africaine ne peuvent rester inactives face à une telle exploitation.

Il est évident que la justice ne se limite pas uniquement aux actions de la Mission d’établissement des faits de l’ONU. Elle implique aussi d’autres acteurs clés, tels que la Cour pénale internationale, la Mission conjointe d’établissement des faits de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples et du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, ainsi que les efforts locaux de documentation des crimes. Cependant, leur mandat n’est pas identique. La Cour pénale internationale, créée pour poursuivre les principaux responsables de crimes internationaux, agit à partir d’une saisine du Conseil de sécurité des Nations Unies en 2005, et sa compétence se limite géographiquement au Darfour. La Mission conjointe de l’UA et la Mission d’établissement des faits de l’ONU, quant à elles, ont pour mission d’enquêter sur l’ensemble du territoire soudanais. Toutefois, leur portée diffère sensiblement : le mandat confié à la Mission conjointe de l’UA ne comprend pas, contrairement à celle de l’ONU, la préservation de preuves, la coopération avec des instances judiciaires, ou la formulation de recommandations concrètes pour poursuivre en justice. Pour que ces mécanismes portent leurs fruits, ils doivent recevoir le plein appui des États membres, avec des ressources suffisantes et des mandats solides, afin d’aboutir à la justice et à la responsabilité, brisant ainsi le cycle perpétuel d’impunité et, par conséquent, de conflit.

Une pression politique considérable sur les belligérants et leurs complices doit également être exercée immédiatement. La prise d’assaut d’El-Fasher constitue un défi d’une urgence absolue. Il faut mettre fin à cette série de crimes et assurer la cessation immédiate des hostilités. Il est vital de rétablir l’accès humanitaire, de négocier une désescalade rapide et de faire en sorte que le conflit ne continue pas à détruire davantage le pays. Aucun État ne peut prétendre qu’il n’avait pas été averti des conséquences de tels agissements.

Pour conclure, il est indispensable que des enquêtes approfondies soient menées et que la responsabilité de chaque acte criminel soit recherchée avec impartialité, transparence et équité. La collaboration étroite entre l’Union africaine et les Nations Unies doit être renforcée dans cette démarche. Leurs mécanismes respectifs doivent jouir d’un appui total pour garantir que justice soit rendue, que la spirale de l’impunité soit brisée et que le cycle de violence qui déchire le Soudan soit enfin stoppé. Les États membres ont la responsabilité de fournir des mandats solides et les ressources nécessaires pour que ces enquêtes aboutissent.

L’arrêt de l’effondrement du Soudan doit en premier lieu passer par la ville d’El-Fasher. C’est là, au cœur de cette crise, que se trouve la clé pour éviter le déclin définitif du pays.

Adama Dieng est Envoyé spécial de l’Union africaine pour la prévention du génocide et autres atrocités de masse.