Ibrahima Souleymane Ndiaye, ancien directeur de la télévision nationale et aujourd’hui président du Tribunal des pairs du Cored, incarne une mémoire vivante qui couvre un demi-siècle d’histoire journalistique. Sorti de la septième promotion du Cesti, il appartient à une génération qui a façonné les premières grandes pages de la télévision sénégalaise. Parts de Guinguinéo vers les studios de RTS, routes du Sénégal et auto-régulation des médias, retour sur le parcours d’un pionnier animé par une conviction ancrée dans l’âme : la vocation d’un journalisme professionnel et responsable.
Plus de quinze ans après sa retraite, Ibrahima Souleymane Ndiaye ne s’attend pas forcément à être érigé en figure de rue. Pour autant, chacun des soirs, il s’invitait encore dans le foyer des Sénégalais en tant que présentateur vedette, reporter ou réalisateur de documentaires marquants de la télévision publique. Dans les années 1980, lorsque le petit écran restait rare et précieux, il ne passait guère inaperçu : les agents de la Radiodiffusion Télévision Nationale (RTS) s’imposaient comme des figures publiques majeures, véritables « stars » respectées et reconnues dans la rue, porteurs d’une lourde responsabilité, celle d’informer le peuple, de préserver la cohésion nationale et d’être témoins des premières transformations du Sénégal post-colonial. Aujourd’hui, à 70 ans, il évoque ces décennies avec une voix au timbre chargé par les années passées devant le micro. « Les temps ont bien changé. Nous avons vécu une belle époque, non ? », remarque-t-il avec un sourire.
À l’époque, « il n’y avait qu’une seule chaîne de télévision », et l’on comptait douze reporters couvrant l’ensemble du pays, ainsi que sept ou huit présentateurs chargés d’assurer les journaux. De Guinguinéo jusqu’aux bancs du Cesti, son parcours est marqué par des choix qui, une fois, l’ont amené à quitter brièvement le chemin dessiné pour embrasser l’odyssée médiatique. L’anecdote qui suit résume bien ce que fut sa trajectoire: lors d’un vol, un fonctionnaire international lui lance, en le reconnaissant: « Je vous connais, je vous ai beaucoup regardé à la télévision, et c’est en partie grâce à vous que je suis devenu ce que je suis » — une phrase qui, si banale qu’elle paraisse, révèle une longue histoire d’éthique et de formation au sein du journalisme sénégalais.
Le porteur de ce destin, Ibrahima Ndiaye – qu’on appelait parfois Ndiaye 2 pour le distinguer d’un autre Ibrahima Ndiaye faisant également carrière à RTS – a vécu, sur trois décennies, les grandes mutations sociopolitiques du pays, tout en portant l’éthique professionnelle comme un principe fondamental. Né en 1954 à Guinguinéo, dans la région de Kaolack, il grandit dans un milieu ferroviaire où les rails dessinent le quotidien d’un Sénégal en pleine transition. Guinguinéo, ancien carrefour ferroviaire, devient son terrain d’apprentissage: il effectue sa scolarité primaire là-bas, d’abord à Guinguinéo 1, puis à Guinguinéo 2, dans le quartier Campement, conçu pour éviter la traversée dangereuse des voies. « Ma mère me tenait par le bras », se remémore-t-il; elle l’accompagnait jusqu’à la gare avant de le lâcher pour le laisser seul rejoindre l’école. Des souvenirs d’enfance qui le poursuivent avec une douce nostalgie. À l’époque, après le Cm2, sa mère espérait qu’il intègre l’école du chemin de fer à Thiès pour prendre la relève paternelle, mais l’instituteur s’y oppose formellement. Ensemble, lui et six autres camarades de sa classe seront alors dirigés vers le lycée Charles de Gaulle de Saint-Louis, réservé à l’époque aux meilleurs élèves. Il y passe deux années, de 1967 à 1969, avant de rallier le lycée Malick Sy de Thiès où il obtient son BEPC puis son Baccalauréat et, presque sur un coup de tête, s’engage sur le chemin menant au Cesti.
Mais, en réalité, la vocation journalistique sommeillait déjà chez lui. Selon ses propres dires, elle remonte à une soirée de 1970, lorsque adolescent il écoute des reporters commenter la Coupe du Monde au Mexique. « Je me suis dit : et si je faisais ce métier ? Les reporters, ils sont partout dans le monde ; ils témoignent de tout, ce doit être un métier sublime. Et j’ai su que je voulais devenir journaliste », raconte-t-il. Dieu aidant, en 1975, après l’obtention de son Baccalauréat et des vacances à Dakar, il découvre le bus du Cesti surnommé le Dragon et comprend qu’il s’agit de l’école de journalisme. Il postule et, en octobre 1976, il est retenu dans la 7e promotion aux côtés de Babacar Touré, Mamadou Koumé, Fatoumata Sow, Martin Faye, Sidy Gaye, Ibrahima Fall et bien d’autres, venus d’autres pays africains. À la sortie du Cesti, en 1979, Ibrahima Souleymane Ndiaye est recruté par la télévision nationale après une période de chômage. « Le chômage dont on se plaint aujourd’hui n’est pas nouveau », rappelle-t-il avec malice.
Cependant, durant la période charnière des années 1980 et 1981, marquée par l’émergence d’une génération de professionnels de l’audiovisuel, le jeune journaliste s’impose rapidement à la rédaction de l’Office de Radiodiffusion Télévision du Sénégal (Orts), devenu RTS en 1992. Aux côtés des pionniers tels que Babacar Diagne, Mactar Sylla, Guila Thiam, Cheikhou Omar Seck et Pathé Fall Dièye, puis d’autres professionnels qui rejoindront le service, il contribue à écrire quelques-unes des pages les plus marquantes de l’information audiovisuelle sénégalaise. Sa trajectoire laisse exalter le respect de ses collègues qui l’ont côtoyé. Abdoulaye Ndiaye, ancien collègue devenu formateur au Cesti, résume: « C’est un homme dont le journalisme est gravé dans l’âme. » Il souligne sa rigueur professionnelle, sa culture et son goût pour le reportage. « C’était aussi un excellent interviewer. On sentait la patte du journaliste expérimenté », témoignent ceux qui l’ont fréquenté. Son appétit pour le terrain est attesté par le grand reportage qu’il affectionnait, et qu’il a contribué à populariser au sein de la rédaction, notamment à travers le documentaire « Fruits et légumes du Sénégal ». Outre ses talents de reporter, Ndiaye s’est imposé comme l’un des intervieweurs les plus redoutables de sa génération; son émission « Champ contre champ » demeure, à cet égard, un moment emblématique de la télévision sénégalaise.
Le journaliste chevronné laissera également son empreinte à la RTS en tant que directeur de la télévision. À ce poste, il impulsa des émissions telles que « Ndef Leng », dédiée à la culture sérère, et « Kenkeliba », une matinale qui remporta un large écho et dont le concept fut par la suite adopté par plusieurs chaînes sénégalaises. « Je voulais marquer mon passage », explique-t-il. Après son départ de la télévision publique en 2011, il poursuit à mettre son expertise au service du secteur de l’audiovisuel en fondant « Bluecom-Stratégies », un cabinet de conseil et d’expertise en communication, aux côtés de l’ancien journaliste du Soleil, Cheikh Tidiane Fall. Auparavant, le doyen Ibrahima Souleymane Ndiaye a connu une carrière internationale au sein de l’UEMOA durant le magistère de Cheikh Hadjibou Soumaré à la Commission, après son passage à la Primature comme chef de la cellule de communication. C’est toutefois en défendant les principes éthiques que Ndiaye s’est trouvé une autre manière de servir le métier, lorsque l’opportunité s’est présentée au Tribunal des pairs du Cored.
Et, au décès d’Eugénie Rokhaya Aw, il est élu à l’unanimité, en octobre 2022, à la présidence du Tribunal. Cette succession revêt une résonance particulière pour lui: Eugénie avait elle-même préparé son passage de témoin. Il évoque ce moment comme un « passage de témoin post-mortem ». Aujourd’hui, son rôle dépasse largement la fonction institutionnelle. En observateur averti de l’évolution du paysage médiatique, son diagnostic demeure sans détour: les défis de la presse sont énormes, allant de la confusion des genres sur les plateaux à la banalisation de la revue de presse par certains animateurs, sans oublier la précarisation économique. En tant que « gardien du Temple », Ibrahima Souleymane Ndiaye milite pour un journalisme solide, exigeant et respecté, assurant la vitalité démocratique du Sénégal.