Acteur et comédien de renom, Ibrahima Mbaye Thié s’est imposé au fil des années comme l’un des piliers du théâtre et du cinéma au Sénégal. Formé à l’École nationale des arts de Dakar, il a rapidement démontré un talent remarquable, en particulier dans les registres tragiques, qui lui ont valu plusieurs distinctions. Pensionnaire du Théâtre national Daniel Sorano, il a su captiver les publics aussi bien sur les planches que devant la caméra, multipliant les rôles dans des productions nationales et internationales. Sa carrière, ponctuée par des récompenses d’exception telles que les Sotigui d’or 2025 et le prix du meilleur acteur de la diaspora, témoigne de son aisance d’interprète et de son engagement profond pour les arts dramatiques, faisant de lui une référence incontournable du paysage culturel africain.
Si vous deviez retourner dans votre royaume d’enfance, quelles images y retrouveriez-vous ?
Mon enfance s’étendait entre les Hlm5 et la rue Armand-Angrand, un espace à la fois intime et largement traversé par une grande famille. J’y étais le deuxième enfant du couple parental — nos freins et nos balbutiements juveniles cohabitaient avec une vie de quartier riche en rencontres. Au-delà de ma propre cellule familiale, j’avais toujours un pied dans la grande tribu qui résidait rue Armand-Angrand, où se dressait la maison de mon grand-père, Elhadji Ibrahima Diop Makoumba, l’oncle de mon père, dont je porte aussi le nom. C’était un lieu de passages, de retrouvailles, de rires et de conversations qui faisaient vibrer tout le quartier. L’effervescence y était permanente : cousins, oncles et tantes entraient et sortaient sans cesse, comme si l’âme même de la famille habitait l’espace ensemble.
Les Hlm5 occupaient une place centrale dans mes souvenirs : c’est là que tout a commencé, que j’ai perçu le monde qui m’entourait et que j’ai posé les premières bases de mon apprentissage. C’est aussi là que j’ai entamé l’étude du Coran sous la conduite d’Oustaz Diop, en face de la corniche. Des scènes gravées dans ma mémoire restent ces moments de discipline collective, ces voix d’enfants récitant ensemble, et la présence rassurante du maître qui orchestrava nos apprentissages. Tout cela faisait partie intégrante de ma routine.
Quand je repense à cette période, ce sont surtout mes parents qui me reviennent en mémoire. Mon père était un homme exigeant, présent et déterminé à transmettre beaucoup à ses fils. En tant qu’aîné des garçons, il avait pour moi des attentes spécifiques : il voulait que j’apprenne vite, que je comprenne rapidement. Cette exigence m’a marqué et formé. S’il savait être tendre, il savait aussi se faire dur lorsque nécessaire. Il m’a inculqué très tôt le sens de l’effort et de la responsabilité. Je me rappelle également ces rares trajets en voiture à ses côtés, où j’étais assis près de lui, que ce soit pour un déplacement en ville ou un voyage lointain. Ces moments me semblaient essentiels, comme si j’entrais dans son univers et que je grandissais peu à peu à travers lui. Ma mère, elle, incarnait à la fois la protection et la douceur, mais aussi une force immense. Un souvenir me vient souvent lorsque l’on parle de mon enfance : mon père possédait un bélier impressionnant, un animal massif et puissant.
Un jour, alors que j’étais encore tout jeune, ce bélier s’échappa et se précipita vers moi, alors que j’étais à quatre pattes dans la cour. Ma mère n’a pas hésité : elle s’est interposée pour me protéger, luttant avec l’animal afin de me préserver. La scène était d’une telle violence que les voisins ont dû intervenir pour les séparer. Aujourd’hui encore, ce souvenir m’émeut et me rappelle le courage dont une mère peut faire preuve pour protéger son enfant. Dans la maison familiale, les allées et venues des membres venus du Walo rythmaient le quotidien, et la demeure n’était jamais vide. Des cousins plus âgés que moi se mêlaient à la vie du foyer et devenaient presque de grands frères.
Il y avait toujours quelqu’un avec qui parler, jouer, apprendre et s’inspirer. Je partageais aussi des visites avec mon homonyme, qui venait parfois me voir ou à qui j’allais rendre visite. Tout cela forgeait autour de moi un environnement riche en liens, en solidarité et en histoires partagées.
Et les premiers balbutiements de l’art ?
Après l’école primaire, j’ai poursuivi mes études jusqu’en quatrième. C’est à ce moment-là qu’un tournant important est intervenu par la voix d’un professeur de français passionné de théâtre. Un jour, il nous a confié son projet de monter une pièce avec des élèves et nous a regardés droit dans les yeux en nous disant : « Vous allez jouer ». Nous étions curieux au départ, puis nous nous sommes rapidement pris au jeu. Les répétitions, les textes, l’énergie collective — tout cela était une révélation. Nous nous sommes investis et avons pris part au festival interscolaire organisé par l’Institut français de Dakar. La première année, nous avons pris la deuxième place; l’année suivante, nous avons remporté le premier prix. Notre troupe s’appelait Alliance franco-sénégalaise de Saint-Louis et était dirigée par Habib Kébé. C’est dans ce cadre que le cinéaste Moussa Sène Absa repéra nos visages : il préparait alors son film Les Enfants de Popenguine et cherchait de jeunes talents. Notre passage du théâtre au cinéma s’est fait presque naturellement. Pour moi, ce fut une véritable révélation : j’observais tout, les caméras, les comédiens, le travail d’équipe, et je sentais que j’avais envie d’en faire partie.
À partir de ce moment, mes études subirent quelques remous, mais ma curiosité allait désormais vers le théâtre et le cinéma. Je poursuivis quand même jusqu’en classe de Première et, l’année où je devais passer mon baccalauréat, j’ai pris une décision cruciale. J’ai tenté le concours d’entrée à l’École nationale des arts de Dakar, dans la section arts dramatiques. J’ai réussi le concours et j’ai compris que mon chemin se dessinait réellement. J’ai abandonné le bac pour m’engager dans quatre années de formation à l’école. C’est ainsi que tout a véritablement démarré : ce qui avait été une passion d’enfant s’est transformé en vocation et en métier.
Quels étaient, dans votre enfance, les premiers signes qui annonçaient votre vocation d’acteur ?
À dire vrai, les signes n’étaient pas évidents. Rien dans mon comportement d’enfant ou d’adolescent ne laissait présager que je deviendrais acteur ou comédien. Je n’étais pas celui qui faisait rire la cour ou cherchait toujours la scène. Au contraire, j’étais plutôt discret, spécialiste du silence et de l’observation. Ce qui marquait mes proches, c’était ma façon de regarder les situations, de remarquer des détails que d’autres ne percevaient pas. On me disait souvent que ma vision des choses était différente et que, dans les moments où les autres cherchaient une explication, je pouvais déceler une petite vérité qui éclairait tout. Avec le recul, ce regard particulier et cette curiosité tranquille apparaissent peut-être comme les premiers signes d’une sensibilité artistique. À l’époque, mon rêve s’orientait plutôt vers le football : je m’imaginais devenir un grand joueur et passer mes journées sur les terrains, sans imaginer que ma vie prendrait un autre chemin et que mon destin se froncerait autour du métier d’acteur.
Comment êtes-vous entré de plain-pied dans cet art ?
Après ces expériences initiales, mes études se sont un peu éparpillées, mais une évidence s’est imposée lorsque j’ai obtenu l’entrée à l’École nationale des arts de Dakar. Je me suis compris comme faisant face à un véritable tournant : il ne s’agissait plus d’un rêve ou d’un loisir, mais d’un choix clair à assumer. Cette décision a dû être prise après un long échange avec mon père, qui était non seulement un parent mais aussi un mentor et une référence. Vivre loin de la maison, s’éloigner de Saint-Louis pour quatre ans afin de suivre une formation artistique, n’était pas une démarche anodine. L’art demeure dans notre contexte une voie incertaine et souvent mal comprise, et quitter le foyer représentait une épreuve autant matérielle qu’émotionnelle. Quand je lui ai annoncé mon choix — intégrer l’école et partir à Dakar — au départ, son scepticisme était palpable. Il pouvait penser qu’il s’agissait d’un élan passager.
Pourtant, il s’est montré attentif, l’observant et me poussant à vérifier la solidité de ma détermination. C’est lui qui m’a demandé de preuve après preuve que j’étais animé par une conviction profonde et non par une impulsion. Finalement, le moment du départ est venu : je suis parti avec un petit sac, laissant derrière moi le foyer familial et la sécurité que cela représentait. J’étais le seul à quitter le cocon pour suivre cette voie. Je crois qu’à partir de ce jour, une transformation s’est opérée en moi : ce n’était pas seulement une séparation géographique, mais le passage vers une autre étape de la vie. Mon père et moi avons longuement discuté de ce qui m’attendait, des sacrifices, de la distance et de l’incertitude d’un métier artistique, mais je ressentais au plus profond de moi que c’était là ma route et que je devais la suivre. Avec le recul, ce moment de dialogue entre père et fils, cette décision de quitter le foyer pour l’inconnu, a été le véritable point d’ancrage de mon destin.
Comment s’est déroulée votre formation à l’École nationale des arts et quelle influence a-t-elle eue sur votre parcours ?
À l’École nationale des arts de Dakar, j’ai reçu un apprentissage d’une rigueur impressionnante, dispensé par le grand maître Mamadou Diop. Pendant quatre années, il m’a transmis non seulement les techniques théâtrales mais surtout des valeurs humaines qui me accompagnent toujours. Il croyait fermement en moi et en ce que je pouvais accomplir. Cette période fut exigeante et éprouvante, mais déterminante pour ma carrière. J’y passais la majeure partie de mes journées, arrivant souvent le premier et restant le dernier à quitter l’établissement, parfois tard dans la nuit, en compagnie du gardien. Quand je revenais chez ma grand-mère, ce n’était que pour manger et dormir un peu avant de retourner travailler mes textes, souvent seul sur un banc dans les rues de la Médina. En y repensant, cette étape a tout construit : une discipline solide, une pratique soutenue et une conscience aiguë de ce que signifie travailler pour devenir artiste.
Comment avez-vous intégré la troupe dramatique du Théâtre national Sorano et quels souvenirs gardez-vous de vos débuts ?
Mon arrivée au Théâtre national Daniel Sorano remonte à 1999, juste après mon examen de sortie de l’école. Elle s’inscrivait dans le cadre d’un projet de coproduction autour de la pièce Combat de nègre et de chiens, de Bernard-Marie Koltès. C’est ainsi que je me suis frotté pour la première fois à cette maison théâtrale de renom. Dès le départ, la tâche n’était pas simple : je me suis retrouvé face à des têtes d’affiche du théâtre sénégalais telles qu’Oumar Seck, Ismaila Cissé et Ndoumbé Diop. À cette époque, la troupe comptait peu de jeunes, et la majorité des artistes était d’un niveau d’expérience et de culture élevé, avec une exigence artistique très marquée. Nullement découragé, j’ai reçu le soutien de certains piliers — notamment Oumar Seck et Ismaila Cissé — qui m’ont accompagné, guidé et encouragé dans mes débuts. Leur accueil m’a permis de m’ancrer peu à peu et de gagner ma place parmi ces géants du théâtre.
Très vite, des rôles importants se sont présentés à moi dans la troupe. L’un des premiers défis marquants fut d’interpréter deux rôles dans une pièce de deux heures, une exigence technique et dramatique pour un jeune comédien. Mais l’un des souvenirs les plus forts de mes débuts reste l’interprétation de Patrice Lumumba dans Une saison au Congo, d’Aimé Césaire, mise en scène par Seiba Traoré. Dans ce travail, j’occupais le rôle principal, entouré de vétérans du théâtre. Pendant près de quatre années, nous avons tourné ce spectacle et participé à des festivals à Alger et en Tunisie. C’était pour moi une immense fierté d’évoluer dans ce milieu entouré de sommités en qui j’avais une confiance immense. Cette expérience m’a profondément marqué et a façonné une grande partie de mon parcours. Aujourd’hui, il est vrai que des comédiens de telle envergure restent rares dans le paysage théâtral national. Cette année marque aussi vos 30 ans de scène.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce parcours ?
Cette année, qui célèbre mes trois décennies de scène, me remplit d’un bonheur serein et d’une forme de gratitude. C’est le moment où je m’accorde une pause pour observer le chemin parcouru, une rétrospection nécessaire avant d’oser reprendre l’élan. Ce métier m’a apporté énormément de joie, mais il m’a aussi éprouvé de manière intime. Avec le temps, on change inévitablement : les expériences, les réussites et les difficultés nous transforment. Malgré cela, je sens en moi une énergie qui ne me lâchera pas et qui me portera vers l’avant, coûte que coûte. Je me suis imposé une certaine rigueur intérieure et j’applique cette exigence autour de moi, non pour blesser, mais par conviction des valeurs que je porte. Quand je vois des dérives, j’aime me retirer et observer le monde avec une certaine gravité plutôt que d’en rire, car il ne faut jamais rire de la bêtise ou de la chute d’autrui. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le cinéma sénégalais et sur la jeune génération d’acteurs ? Pour moi, le cinéma sénégalais nécessite un soutien réel pour s’épanouir, et pour cela il faut accroître le volume des films produits — et non les séries — afin d’établir une industrie cinématographique structurée capable de rayonner à l’international.
Heureusement, des initiatives existent déjà : ateliers, formations et projets qui visent à renforcer les talents et la production. Je demeure optimiste : si l’on poursuit dans cette direction, le cinéma sénégalais gagnera en maturité et en rayonnement sur la scène internationale. Quant à la jeune génération d’acteurs, elle est loin d’être homogène : certains travaillent avec discipline et conviction et méritent le respect, mais ils restent par trop rares. Je déplore le fait qu’un grand nombre de personnes se présentent comme acteurs ou actrices sans formation solide ni compréhension des exigences de notre métier. Aujourd’hui, il y a une surabondance de groupes et d’associations, mais peu d’endroits où l’on apprend réellement le métier. J’appelle tous ceux qui aspirent à devenir acteurs à suivre une formation sérieuse, à travailler leur art avec rigueur : rien ne remplace l’exigence et la discipline nécessaires.
Propos recueillis par Amadou KÉBÉ