La question «L’efficacité de l’action technique est-elle forcément source de progrès moral ?» est proposée à l’épreuve de philosophie du baccalauréat sénégalais 2025 et renvoie à une maxime souvent attribuée à Condorcet, datant de 1787: « plus la civilisation s’étendra sur la terre, plus on verra disparaître les guerres et les conquêtes, comme l’esclavage et la misère ».
En effet, l’un des grands rêves des Lumières était de croire que la diffusion des connaissances modernes et le progrès scientifique rendraient l’humanité meilleure. Or, on sait que cette promesse n’a jamais été pleinement tenue. Notre époque connaît un essor technologique fulgurant; pourtant les conflits et les conquêtes ne s’arrêtent pas, la misère persiste et l’esclavage est interdit dans les lois mais demeure dans les pratiques. Ainsi, l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima se présente à la fois comme un signe de l’avance scientifique et technique et comme une preuve de régression morale dans les civilisations. Et l’histoire récente montre que les actes de barbarie les plus graves ne viennent pas nécessairement de ceux qui seraient considérés comme incultes.
À l’opposé des illusions entretenues par certains partisans des Lumières, Rousseau, dès son premier écrit, le Discours sur les sciences et les arts, se distingue de ses amis philosophes et encyclopédistes en renonçant à croire que la diffusion des œuvres et des techniques rendra l’humanité meilleure. Loin de favoriser l’avancement de la morale et une bienveillance accrue envers autrui, soutient-il, le perfectionnement des sciences et des arts peut nuire au progrès moral. « Nous pouvons être hommes sans être savants », affirme Rousseau dans Émile, ou de l’éducation.
Ces exemples éclairent la nécessité de distinguer entre la recherche elle-même et ses retombées, qu’elles soient positives ou négatives. Le secret de la fission de l’atome a été découvert dans le cadre culturel occidental, mais la décision de lâcher la bombe sur des centaines de milliers de Japonais a probablement été rendue possible aussi par ce même mécanisme de fragmentation et de dissociation entre fin et moyen, entre morale et connaissance.
Aujourd’hui, l’humanité se trouve à nouveau confrontée à un tournant déterminant. Les progrès rapides de l’IA générative suscitent à la fois des promesses et des inquiétudes. Cet été, les grands patrons de la technologie américaine ont tiré la sonnette d’alarme et appelé à un meilleur encadrement de cette technologie. Les risques d’une IA hors de contrôle sont réels; certains redoutent même une « extinction de l’humanité ». Le plus inquiétant demeure le fait que les principaux dirigeants mondiaux ne semblent pas prendre ces avertissements au sérieux. À l’exception notable de l’initiative germano-canadienne « pour une IA au service de l’humain », les rivalités géopolitiques semblent primer sur la régulation. Donald Trump a rejeté les mises en garde des dirigeants de la Tech, estimant que toute régulation favoriserait le concurrent chinois. L’enjeu fondamental aujourd’hui n’est pas l’IA elle-même, mais la gouvernance mondiale de celle-ci. Et l’Histoire nous rappelle que lorsque les rivalités entre grandes puissances prévalent sur la coopération internationale, le résultat est rarement autre chose que le désastre.
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