« Yeah yeah yeah yeah ». Ni cri de guerre ni slogan accrocheur, ni simple effet de manche. C’est le bruit de la banlieue qui accompagne une interview. Avant les disques, avant les collaborations et même avant l’idée de faire carrière, il y avait Diamaguène. Une tenue trop grave pour un adolescent et un rappeur qui n’avait pas encore pris conscience d’en être un. Samba Peuzzi raconte comment on passe de la rue aux planches, de l’école au studio, et comment le rap, introduit en force, peut devenir une profession, une pratique… et parfois un garde-fou. Une parole lucide, par endroits ironique, mais toujours enracinée dans un endroit où le hip-hop n’a pas besoin d’obtenir la permission pour exister.
Dans quel environnement êtes-vous né et avez-vous grandi avant que la musique ne vous saisisse ?
Je suis né et j’ai grandi à Diamaguène, en banlieue dakaroise. C’est un milieu populaire, dense et très vivant, où l’art et la culture se voient partout, même quand on ne les nomme pas ainsi. Très tôt, j’ai été initié à des formes d’expression artistique traditionnelles comme le « simb », le « mbappat » et d’autres gestes rituels folkloriques. Ces manifestations faisaient partie du quotidien et constituaient, sans que j’en prenne pleinement conscience à l’époque, un premier apprentissage du rythme, du mouvement et de la musique.
Cet enracinement culturel s’est renforcé par l’école, qui a joué un rôle important dans mon ouverture. À l’école, je côtoyais d’autres jeunes qui me faisaient découvrir ce qui se passait au-delà du quartier. Il y avait un échange constant d’influences, de références musicales et de styles.
C’est dans ce cadre que j’ai commencé par la danse, notamment le jerk. J’étais alors en sixième, à l’école Éducazur. J’avais environ 13 ans. Avec le recul, je pense que c’est à ce moment précis que j’ai commencé à pratiquer l’art avec une conscience et une structuration plus marquées.
À un moment donné, je me suis lassé de la danse à l’école. J’ai progressivement laissé cette activité pour me tourner vers la musique. J’ai enregistré mon tout premier single aux Parcelles assainies, avec des moyens extrêmement modestes, pour environ 15 000 FCfa. Ce titre, je l’ai ensuite interprété lors d’un concert organisé dans mon établissement scolaire.
La réaction du public a été très positive et m’a profondément marqué. J’étais monté sur scène en costume, ce qui surprenait : l’idée d’un rappeur en veste n’était pas courante. À cette époque, je ne me prenais pas vraiment au sérieux. Je voyais cela comme une expérience, sans envisager une carrière artistique.
À quel moment la musique est-elle devenue une réalité plus tangible pour vous ?
Le tournant décisif est intervenu en 2014, lorsque j’ai rencontré Dip Doundou Guiss. La connexion a été immédiate. Très rapidement, nous avons travaillé ensemble sur un featuring, alors qu’il préparait son album Tlk, notamment sur le morceau « Kheula ». Cette collaboration a marqué un avant et un après dans mon parcours.
Par la suite, lorsque nous avons commencé à travailler sur l’album 221, j’ai pris conscience que le rap pouvait être un véritable métier. Ce n’était plus seulement une passion ou un loisir. Je commençais à percevoir une rémunération, à comprendre les exigences du travail artistique, la discipline nécessaire, la rigueur.
C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que si je m’investissais sérieusement, je pouvais évoluer et atteindre des niveaux plus élevés. Avec le recul, je peux dire que je n’ai jamais regretté ce choix.
Parallèlement, j’ai poursuivi mes études jusqu’en Terminale. J’ai finalement arrêté après un échec au bac en 2021. Dip voyait en moi un potentiel réel et n’a cessé de m’encourager. Il m’a donné une véritable force mentale. C’est dans cet environnement que j’ai compris que la musique était un travail à part entière.
J’ai évolué au sein du label « Rep’Tyle Music », tout en restant attentif à préserver mon identité artistique et ma singularité.
Comment votre famille a-t-elle accueilli votre choix de faire du rap ?
Cela n’a pas été simple. Dans beaucoup de familles sénégalaises, le rap est encore mal compris. Il existe une perception parfois négative de cette musique, qui est souvent associée à des clichés ou à une forme de marginalité.
Au départ, ils ne comprenaient pas vraiment ce que je voulais faire ni où je voulais aller. Mais avec le temps, la passion, la persévérance et le travail ont fini par parler d’eux-mêmes. Nous nous sommes battus pour montrer que ce choix était réfléchi et sérieux.
Le rap m’a sauvé à bien des niveaux. Le fait d’être connu m’impose une responsabilité. Je suis conscient qu’il y a des comportements que je ne peux plus me permettre. La visibilité entraîne une certaine pression, mais une pression positive, qui oblige à être responsable et à se structurer.
À quel moment avez-vous compris que ce serait définitivement le rap, et pas autre chose ?
En réalité, c’est après mon premier duo avec Dip que cette évidence s’est imposée. Ce n’était pas gagné d’avance. Mais à partir du moment où nous nous sommes engagés dans l’album « 221 », j’ai compris qu’une carrière était en train de naître.
J’ai pris conscience que si je m’appliquais davantage et que je travaillais avec sérieux, je pouvais évoluer vers des sphères plus élevées. Cette prise de conscience a été déterminante dans mon parcours.
Votre premier album, « Sénégal Boy », sort en 2021. Quelle en était l’ambition ?
« Sénégal Boy » était avant tout un album de présentation. L’objectif était de m’introduire, de montrer que j’étais là pour m’imposer et m’inscrire durablement dans le paysage musical. Mais c’était aussi une manière de revendiquer l’existence d’un hip-hop de banlieue, et plus précisément de Diamaguène.
Je tenais à montrer que la banlieue possède une véritable culture hip-hop, une identité forte. Il s’agissait également de proposer une nouvelle direction musicale, différente de ce qui se faisait jusque-là. Je pense que nous avons réussi ce pari.
D’ailleurs, plusieurs de mes titres les plus populaires figurent sur cet album, ce qui confirme son importance dans mon parcours.
Votre style est souvent décrit comme libre et hétérodoxe. Était-ce difficile de l’imposer ?
Je perçois cette question autrement. Pour moi, l’essence du hip-hop repose avant tout sur le texte et le message, plus que sur le rythme en lui-même. Certains rythmes traditionnels, par exemple, ne sont pas toujours exploités de la meilleure manière. Si nous ne valorisons pas nos propres sonorités, d’autres le feront à notre place.
Un artiste comme Ndongo Lô, par exemple, portait une musique profondément chargée de sens et de message. Du point de vue de la représentation sociale et identitaire, il incarnait pleinement un esprit hip-hop, même s’il était classé comme mbalaxman. Certains rappeurs se revendiquant du hip-hop le sont parfois moins que lui dans leur démarche.
De mon côté, j’ai toujours cherché à représenter Diamaguène-Diacksao, mon fief. Mon contenu musical se voulait différent, mais la démarche n’était pas totalement nouvelle. Des formations comme Black Mboolo ou Bamba J Fall l’avaient déjà explorée avant nous.
La musique est vaste et doit rester ouverte. Chaque artiste doit pouvoir explorer de nouveaux horizons. Ce sont souvent les catégorisations rigides qui freinent la circulation de la musique et l’empêchent de s’exporter pleinement.
Samba, vous êtes aussi un artiste de filiation, on sent du Ndongo Lô, du Youssou Ndour… Qu’est-ce qui explique cette direction artistique ?
Pour moi, c’est cela le Sénégal : ces contrastes, cette richesse qui mélange traditions et modernité. La chanson du groupe Bamba J Fall, je l’ai ajoutée parce qu’on parle de culture. J’ai grandi avec ces mélodies sans toujours en comprendre l’essence, mais elles faisaient partie de mon quotidien.
Je me suis dit que cela méritait que les gens en soient imprégnés. Cette énergie, cette force avec laquelle ils chantaient, c’est celle qui doit continuer à faire bouger les lignes de la musique sénégalaise.
Aujourd’hui, on veut parfois nous coincer dans une logique d’américanisme, un esprit « cana » qui ne correspond pas à notre identité musicale ou culturelle. Cela ne marche pas ici. On voit ce que les Nigérians ont réussi avec leurs sons, mais moi, j’ai voulu créer un pont entre hier et aujourd’hui, entre les classiques et les nouvelles tendances.
Quoi que l’on puisse dire, quelqu’un comme Youssou Ndour a tout fait, et il reste une référence inégalable.
Parlons maintenant de l’aspect discursif de votre répertoire. Au début, vous étiez dans une logique de rap « nonchalant », avec des textes souvent impertinents et symboliquement provocateurs. Ce n’est plus le cas dans votre dernier album. Qu’est-ce qui a motivé ce changement ?
Je crois profondément au mouvement. Un artiste ne doit jamais rester là où on l’attend. Si les gens s’attendent à un certain style, c’est là qu’il faut surprendre. Personne ne s’attendait à ce que je prenne cette direction, et c’est justement cela la surprise de l’album.
Il fallait montrer aux gens que je sais faire ce qu’ils font, que je peux me mesurer aux standards actuels tout en restant moi-même. Un album doit être intemporel. Il lui faut quelque chose de solide, quelque chose qui résiste au temps, qui ne soit pas un péremptoire produit de mode.
Cela ne veut pas dire que nous allons délaisser notre essence originelle. Au contraire, c’est un moyen de la renforcer en la confrontant à d’autres univers, en montrant que notre musique peut évoluer sans trahir ses racines.
Vous êtes aussi un artiste très attaché aux collaborations. Qu’est-ce qui explique cette philosophie ?
Il faut reconnaître qu’il en manque, des collaborations. Aujourd’hui, il n’y a presque plus de remix, et c’est dommage, car cela faisait vivre le « game » et permettait aux artistes de se renforcer mutuellement.
Certains artistes gagneraient énormément à collaborer avec d’autres de la sous-région, à explorer de nouvelles sonorités et à élargir leur spectre musical. Il y a encore beaucoup de choses à construire pour notre musique urbaine.
Les collaborations sont un moteur essentiel de cette vitalité. Ce n’est pas juste un plaisir artistique, c’est un moyen de renforcer l’industrie musicale et de créer des ponts entre différents publics et influences.
Quel est votre rapport au clash ?
Du point de vue du rap, c’est quelque chose que j’accepte, mais je n’y crois plus vraiment aujourd’hui. La simple raison, c’est que ça ne marche pas. On n’a pas besoin de se crêper le chignon pour quelque chose qui n’a aucun effet réel.
La manière dont les clashs se font aujourd’hui est souvent moche. Elle ne produit rien de positif et ne sert pas la carrière des artistes. Au fond, tous les rappeurs veulent réussir, progresser et être reconnus.
On ne peut pas vouloir réussir pour sa mère ou pour soi-même et en même temps se laisser détourner par des clashs inutiles. Ce n’est pas notre culture, ce n’est pas ce que nous voulons transmettre.
Le but reste simple : faire de la bonne musique, créer de la valeur et construire une carrière durable.
Quelles valeurs souhaitez-vous transmettre à travers votre art ?
Je veux que les jeunes de la banlieue aient confiance en eux et osent croire en leurs rêves. Je le démontre moi-même à travers mon parcours. Ce n’est pas évident de naître dans la banlieue et d’avoir certains rêves, surtout quand tout semble aller contre vous.
Cela dérange parfois, mais c’est là que réside la force. Je ne veux plus être simplement le « king » du rap. Je veux devenir un vrai boss, un chef d’entreprise. On ne doit jamais se mettre de freins.
Je souhaite également que les futures générations de musiciens sénégalais soient entendues ailleurs, qu’elles fassent plus et se battent pour une musique de qualité, en ancrant une identité originale qui puisse rayonner au-delà de nos frontières.
C’est cette vision de dépassement et de constance que je veux transmettre à travers mon art.
On ne peut pas parler de Samba Peuzzi sans évoquer Dip Doundou Guiss. Quel est votre rapport ?
Tout part de lui, vraiment. Dip a été central dans mon parcours. Il m’a beaucoup apporté, et pas seulement sur le plan musical.
À l’origine, je n’étais pas forcément destiné à faire carrière dans la musique. J’aimais le hip-hop, j’écrivais, je rappais, mais sans projection claire. C’est à son contact que les choses ont changé.
Il m’a aidé à grandir humainement, à comprendre la discipline que demande ce métier, le sens du travail, mais aussi la posture à avoir en tant qu’artiste. Être simplement aux côtés d’un grand artiste est déjà une bénédiction.
On apprend en observant, en écoutant, en partageant le quotidien. Cela m’a permis de mieux me connaître et surtout de tracer ma propre voie. Musicalement, il m’a beaucoup inspiré, mais il ne m’a jamais enfermé. Au contraire, il m’a encouragé à trouver ma singularité.
Il a énormément contribué à ma carrière, notamment parce que c’est à partir de l’album du groupe que nous avons commencé à être réellement identifiés et reconnus par le public. Avant cela, nous étions dans l’ombre. Après, les portes ont commencé à s’ouvrir.
Votre dernier album, « Culture », semble marquer une étape importante dans votre parcours. Quelle était votre démarche artistique ?
Avec « Culture », je voulais faire quelque chose de profondément sénégalais. Something honesly authentique that truly reflects me.
À ce moment-là, je travaillais sur un featuring avec Rema. Cette expérience m’a beaucoup fait réfléchir. Je me suis posé une question simple : « Qui suis-je musicalement ? »
Je ne peux pas, en tant que Sénégalais, vouloir chanter ou rapper comme les Américains. Ce n’est pas mon histoire, ce n’est pas mon environnement. J’ai donc décidé de revenir en arrière, de retourner vers mes racines, vers ce qui m’a construit culturellement, musicalement et humainement.
Cet album, je l’ai travaillé pendant trois ans. J’ai pris mon temps. Je voulais un projet solide, cohérent, avec une vraie vision. Il contient 18 titres parce que pour moi, un album doit être complet.
Ce sont les albums qui construisent les artistes sur la durée. Les singles passent, mais un album reste. Il raconte une époque, un état d’esprit, une maturité.
Je préfère sortir un album par an, bien pensé, bien travaillé, plutôt que de multiplier les sorties sans direction. « Culture » est un projet qui me ressemble, qui assume mes origines, mes influences, et ma volonté de faire évoluer le hip-hop sénégalais sans le dénaturer.
Vous êtes également engagé dans l’entrepreneuriat avec votre marque « Senegal Boy ». Comment ce projet s’inscrit-il dans votre vision globale ?
« Senegal Boy » est une extension naturelle de mon parcours artistique. Pour moi, le hip-hop ne se limite pas à la musique. C’est un état d’esprit, une manière de penser, de s’exprimer, de créer.
L’idée était donc d’apporter une touche nouvelle au hip-hop sénégalais, à la fois sur le plan musical, visuel et entrepreneurial. Aujourd’hui, « Senegal Boy », c’est à la fois un studio et un espace créatif, avec une boutique intégrée.
Une grande partie des morceaux de l’album a d’ailleurs été mixée ici. C’est un lieu où la création se fait de manière autonome, sans pression extérieure, dans un environnement qui nous ressemble.
Mais nous ne voulons pas nous arrêter là. Nous travaillons déjà sur d’autres concepts, d’autres formats, toujours avec la même ambition : structurer, innover et créer quelque chose de durable.
L’objectif est de montrer qu’un artiste peut aussi être un entrepreneur, maîtriser son image, ses outils de production et son impact culturel.