À propos de Frantz Fanon, l’essayiste et chercheur engagé sur les voies de la pensée critique et de la décolonisation, Hamzat Boukari propose une lecture exigeante, sans aucune complaisance. Il remet en cause l’œuvre et la pensée du médecin psychiatre martiniquais à l’épreuve du présent. Il s’agit notamment de la décolonisation inachevée, des violences intériorisées et des impasses politiques.
Cent ans après sa naissance et 65 ans après sa disparition, pourquoi Frantz Fanon demeure-t-il une référence intellectuelle et politique incontournable ?
Fanon demeure incontournable car les combats qu’il a menés et les convictions qui l’animent demeurent utilement actuel dans le monde contemporain. Le colonialisme, le racisme et les diverses formes d’appropriation économique, culturelle et politique qu’il a combattues continuent de peser sur les sociétés. Ses écrits demeurent des outils importants pour comprendre les enjeux d’aujourd’hui et les rapports de force qui les traversent.
Fanon est-il principalement lu comme le penseur de la violence ? Ne serait-ce pas une lecture réductrice de son œuvre ?
Effectivement, Fanon était d’abord médecin-psychiatre et il a élaboré une théorie de la violence dans le cadre colonial, notion qui est souvent mal interprétée. Il a aussi pris part au combat concret pour l’indépendance de l’Algérie. Il a porté l’idée d’une violence révolutionnaire qui a nourri les mouvements de résistance dans un contexte historique précis. Ce qui anime sa réflexion n’est pas tant la violence elle-même que l’éthique de la libération et la manière dont le rapport de force s’impose, lorsque il affirme que le colonialisme se heurte à une violence qui transforme les dynamiques politiques et sociales.
La question de la désaliénation, cœur de la pensée fanonienne, peut-elle encore orienter des politiques publiques dans les États africains contemporains ?
Oui. Il y a aujourd’hui besoin de ministères ou d’organes dédiés à la décolonisation dans les États africains contemporains afin de conduire des politiques publiques empreintes de l’esprit fanonien. On ne peut progresser durablement sans ce travail consistant à déraciner les cadres hérités du colonialisme.
Que signifie, selon vous, « Continuer Fanon » aujourd’hui ?
Continuer Fanon consiste à approfondir son étude, à le mettre au service de réformes concrètes dans les domaines de la santé, de l’organisation des espaces et des luttes sociales, et aussi à développer une diplomatie révolutionnaire et panafricaine.
Fanon affirmait que chaque génération doit découvrir sa mission et la réaliser ou la trahir. Quelle serait celle de la génération africaine actuelle ?
La génération africaine actuelle doit reprendre sans délai le flambeau des prédécesseurs, sans pour autant chercher des mirages ni se perdre en chemins sans issue. Elle doit revendiquer et acquérir le pouvoir. Pour cela, elle doit s’instruire, éduquer ses cadres et transformer le panafricanisme en un véritable projet de solidarité et de libération collective qui n’écarte personne.
La pensée fanonienne peut-elle éclairer la reconfiguration géopolitique actuelle marquée par l’émergence des BRICS ?
Sans doute, mais l’éclairage qu’elle propose s’inscrit surtout dans une nécessité d’édifier en Afrique son propre modèle: l’unité du continent apparaît comme la voie essentielle pour peser dans ce nouvel ordre et pour tirer pleinement parti de ce remaniement géopolitique.
Peut-on parler d’un retour de Fanon dans les débats intellectuels africains ?
Le colloque du Musée des civilisations noires a mis en évidence la centralité de Fanon. Il faut poursuivre ce mouvement, car Fanon demeure une figure utile dans les sciences et les sciences humaines, ainsi que dans les domaines du droit, de la géopolitique, de la médecine et de la littérature. Fanon est un véritable lieu de savoirs.
Où en sommes-nous aujourd’hui dans la décolonisation des savoirs ?
Nous sommes en plein cœur de ce processus. Langues, histoires, pensées, méthodologies et épistémologies traversent un vaste chantier de renaissance africaine. Comment éviter que Fanon ne devienne une icône figée ? En associant les jeunes, en démocratisant et en modernisant nos approches, en ouvrant Fanon aux mouvements sociaux, aux dynamiques politiques et aux espaces de création artistique, nous donnons à sa pensée une actualité vibrante. Comment Fanon se distingue-t-il des autres penseurs anticolonialistes comme Césaire, Cabral ou Nkrumah ? Chacun a sa place: Fanon s’appuie sur des héritages tels que Les Damnés de la terre et Peaux noires masques blancs, tout en mettant en relief son expérience de médecin qui met sa pratique au service de la révolution et de l’anticolonialisme. Comment l’interdisciplinarité (psychiatrie, philosophie, politique) structure-t-elle la pensée fanonienne ? Fanon est un penseur intégral et transversal, capable de passer d’une discipline à une autre et de proposer, sans quitter Fanon, une critique globale du système colonial, ce qui confère à sa pensée une force particulière pour penser le colonialisme jusqu’à nos jours et pour trouver des outils de résistance intellectuelle.
Peut-on parler d’une anthropologie fanonienne ?
Étudier Fanon en soi constitue déjà une démarche de décollonisation de l’anthropologie. Sa réflexion sur ce que doit être l’homme nouveau, décolonisé, fraternel et solidaire, est essentielle. Il a aussi envisagé les relations humaines et l’environnement comme des critères déterminants des processus de guérison. Fanon développe une anthropologie politique qui relie son travail empirique et concret à son engagement militant.
La critique fanonienne des élites postcoloniales reste-t-elle pertinente aujourd’hui ?
Absolument. Fanon s’inquiétait déjà de voir les élites africaines prendre la place des intendants coloniaux. Il avait pressentit les risques du néocolonialisme, notamment à travers le désir de mimétisme, l’aliénation et le complexe d’infériorité. Sa remise en cause des bourgeoisies africaines demeure très actuelle et il n’hésitait pas à dénoncer les dirigeants qui servent des intérêts non africains.
Quelle place occupe, chez Fanon, le « nouvel humanisme » ?
Il est difficile de trancher précisément, car les discussions autour du nouvel humanisme restent parfois brouillées. Fanon, lui, apporte une clarté sur ce que doit être notre humanité au XXIe siècle: elle doit contribuer à réparer et à soigner les blessures des damnés de la terre. Fanon est-il un penseur de la rupture ou de la refondation ? C’est un penseur fondamental pour les deux dimensions: il peut être porteur d’une rupture tout en ouvrant des voies de refondation. Il permet aussi de rapprocher nos luttes et nos conditions, ce qui rend son panafricanisme particulièrement puissant.