Éteint depuis plus de deux décennies, le souvenir du colonel Georges Boissy demeure vivant dans la mémoire collective de la Casamance. Ancien chef militaire reconnu, artisan du rapatriement des populations déplacées et bâtisseur attaché à son terroir, cet officier de l’armée sénégalaise demeure une référence tutélaire à Mandina Mancagne.
ZIGUINCHOR – Dans la quiétude solennelle du cimetière de Mandina Mancagne, à proximité de l’église, une tombe continue d’attirer les regards. C’est celle du colonel Georges Boissy. Ici, le silence peut être aussi parlant que les mots. Plus de vingt ans après sa disparition, survenue le 11 février 2005, la mémoire de cet officier supérieur de l’armée sénégalaise demeure intacte dans son village. À Mandina Mancagne, Georges Boissy n’est pas perçu comme un disparu. Il est une présence. Une mémoire vivante. Une fierté collective. Né le 24 avril 1938, fils de Raphaël Boissy, l’ancien chef de corps du 5e bataillon d’infanterie a marqué l’histoire militaire du Sénégal, mais aussi celle de la Casamance, longtemps meurtrie par les décennies de conflit. Son parcours force encore le respect. Son nom a même été attribué au camp militaire du 5e bataillon d’infanterie de Ziguinchor, comme une reconnaissance éternelle de la Nation envers l’un de ses fils les plus fidèles.
Mais au-delà des grades et des fonctions militaires, c’est l’homme, profondément enraciné dans son terroir, qui continue d’émouvoir les habitants de Mandina Mancagne. Hyppolite Minkette évoque le nom du défunt colonel avec admiration. Dans sa voix, la fierté est palpable. Pour ce jeune cadre du village, Georges Boissy appartient désormais au patrimoine moral de toute une génération. « Le colonel Georges Boissy a occupé des responsabilités très élevées dans l’armée sénégalaise. Il a notamment dirigé l’École nationale des officiers d’active (Enoa) de Thiès entre 1987 et 1990 avant de prendre les commandes de la zone militaire numéro 5 à Ziguinchor. Malgré ce parcours exceptionnel, il n’a jamais rompu les liens avec son village. Le voir aujourd’hui reposer à Mandina Mancagne témoigne de son attachement viscéral à son terroir », confie Hyppolite Minkette.
Un des artisans du retour des déplacés
Le regard se porte sur les maisons reconstruites du village, et l’on se remémore surtout le rôle crucial joué par l’ancien officier supérieur dans le retour des habitants après les tragiques événements de 1997. « Après sa retraite, Georges Boissy s’est pleinement engagé dans la reconstruction de Mandina Mancagne. Il fut l’un des principaux artisans du retour des populations. Tant dans les négociations pour la paix en Casamance que dans les démarches de réhabilitation des villages, l’ancien militaire a pesé de tout son poids. Beaucoup le considèrent ici comme le chef d’orchestre de cette renaissance », explique M. Minkette. Dans les ruelles du village, certains se souviennent de ses passages dans les concessions, de sa proximité avec les familles et de son engagement pour l’éducation des enfants. « Il représentait un modèle pour la communauté mancagne et particulièrement pour les jeunes du village. Son parcours a inspiré plusieurs générations d’officiers et de hauts cadres. Aujourd’hui encore, Mandina compte de nombreux militaires et cadres dans la justice qui s’inspirent de son héritage. Georges Boissy était un véritable catalyseur », poursuit Hyppolite Minkette. L’hommage rendu par l’armée sénégalaise, avec le baptême du camp du 5e bataillon en son nom, nourrit une immense fierté à Mandina Mancagne. « Le fait que le camp porte son nom montre combien la République reconnaît son engagement et ses sacrifices. Même après sa retraite, il a continué à servir la paix en Casamance. Nous cherchons aujourd’hui à perpétuer ses valeurs d’unité, de rassemblement et d’amour du terroir », affirme le jeune cadre.
Un absent toujours parmi les siens
À Mandina Centre, Dominique Mancabou éprouve une émotion difficile à contenir lorsqu’il évoque le souvenir du colonel. « Ici, Georges Boissy demeure l’absent le plus présent. Son parcours continue d’inspirer les jeunes générations. Il a joué un rôle majeur dans le processus de réhabilitation des villages touchés par le conflit en Casamance », témoigne-t-il, rappelant que cet officier supérieur fut un « notable discret » et toujours prêt à soutenir les initiatives communautaires. « Il s’était énormément battu pour son village. Les anciens l’appréciaient particulièrement parce qu’il restait très proche des populations. Il avait contribué à la construction de l’église ainsi qu’à celle de l’école élémentaire. Son amour pour Mandina Mancagne était immense. D’ailleurs, il avait lui-même souhaité être enterré ici, près des siens », raconte Dominique Mancabou.
Le temps passe, mais la mémoire demeure. Chez les jeunes aussi, le devoir de transmettre son histoire semble devenir une mission. Boris Ntab, artiste originaire du village, souhaite immortaliser cet héritage dans une création musicale. « Le colonel Georges Boissy était un grand homme. Nous préparons actuellement une chanson en son honneur pour saluer tout ce qu’il a accompli pour Mandina Mancagne et pour la Casamance », annonce-t-il. Dans le village, le nom du défunt colonel traverse les générations comme un héritage précieux. L’homme est parti, mais son empreinte demeure gravée dans les cœurs.
Dans les récits des anciens, dans les aspirations des jeunes cadres, dans la paix retrouvée dans certaines localités de Casamance ou encore dans ce camp militaire de Ziguinchor qui porte désormais son nom, le colonel continue d’exister. Tel ces hommes rares que le temps n’éclipse jamais !