Le Sénégal demeure une énigme séduisante, une singularité africaine qui défie les pronostics et force l’admiration. Un peuple à part, dont le génie se révèle à la fois subtil et puissant, capable de préserver l’essentiel lorsque tant d’autres se perdent. Mais alors, une question lancinante subsiste : pourquoi ce pays, riche de ses talents, portés par ses femmes et ses hommes et par sa diaspora, peine-t-il à mobiliser ce génie pour servir un projet collectif de décollage économique et social ?
Le génie sénégalais est toujours présent, en sourdine, mais il est menacé. Menacé par l’oubli, la dispersion, et par la montée de contre-valeurs comme le « dóor » (l’escroquerie — littéralement « frapper »), le « ruube » (la roublardise, la manipulation) ou le « gis ci sama bopp » (l’individualisme à outrance et le gain immédiat). Ces dérives, qui privilégient l’intérêt personnel au détriment du bien commun, constituent le poison qui ronge son potentiel collectif. Comment donner du sens, comment mobiliser cette ingéniosité et ces énergies pour un projet national ambitieux, lorsque les valeurs qui réunissent se déloaded ?
Attention, la réponse ne réside pas dans une nostalgie rabaissant le présent, mais dans une réappropriation audacieuse d’un héritage riche. Les valeurs qui ont forgé la force du Sénégal coïncident avec celles qui s’inscrivent dans les symboles de notre République : le drapeau, la devise « Un Peuple, un But, une Foi », le sceau. Il est temps de leur redonner vie, de les incarner dans les politiques publiques, dans le système éducatif, dans les pratiques commerciales et dans le vivre-ensemble.
La réponse, j’en suis convaincue, se situe dans la culture, socle invisible mais si résilient qui a façonné l’identité sénégalaise. La diversité ethnique et culturelle, vécue dans une harmonie saluée, n’est pas un slogan : c’est une réalité quotidienne. Le dialogue islamo-chrétien, loin d’être une simple posture, est une conversation sincère et permanente. Le cousinage à plaisanterie, mécanique sociale si sophistiquée, désamorce les conflits avant qu’ils n’éclatent. Ces trésors, héritage puissant de nos ancêtres, constituent les véritables gardiens de la stabilité. Le Sénégal a presque toujours évité les coups d’État en Afrique subsaharienne ; il a connu des soubresauts dans son histoire ancienne et récente, mais, à chaque fois, les réflexes culturels ont permis de surmonter les crises. Là où la soif de pouvoir aveugle, les Sénégalais savent retrouver le chemin de la raison et avancer, par le combat, le refus et les ressorts culturels. Cette capacité à redescendre, à privilégier le dialogue et à préserver l’unité, est l’expression la plus éclatante de notre génie collectif.
Cette force est si profondément ancrée qu’elle a trouvé sa plus belle expression dans cet adage populaire : « Senegaal benn bopp la, keenë mënu ko xaaj ñaa » (Le Sénégal est une seule tête, nul ne peut la séparer en deux). Quelle extraordinaire conscience d’un destin commun ! Cette phrase, à elle seule, résume des siècles de sagesse et de résilience. Elle est le sceau d’un pacte social, le rappel incessant que la force du Sénégal réside dans l’unité.
Alors, pourquoi ne pas puiser dans cette source inépuisable pour irriguer l’avenir ? Pourquoi ne pas faire appel à ces solutions culturelles qui ont fait leurs preuves lors des moments les plus critiques de l’histoire du pays pour relever les défis contemporains ? Il est temps de faire cohabiter officiellement l’enseignement de ce savoir-être avec l’éducation classique. Il ne s’agit pas de folklore, mais d’enrichir la formation du citoyen sénégalais de demain, en lui rappelant ce qui fait son unicité et sa particularité. Une manière de lui donner les clés pour affronter le monde avec assurance, fierté et discernement.
Car il s’agit bien de cela : cultiver la paix, garantir des espaces d’écoute, insuffler un esprit collectif, permettre à chaque Sénégalais de se tenir debout et d’affronter le monde avec la certitude de son identité. C’est raviver la flamme de ces valeurs cardinales que sont le « jòm » (cette abnégation, ce sens de l’honneur qui pousse à l’excellence), le « ngor » (cette dignité qui est le fondement de l’estime de soi) et la « teranga » (cette hospitalité qui ouvre le pays au monde). Ces valeurs, puisées dans notre patrimoine culturel historique, sont les piliers sur lesquels le Sénégal peut bâtir un développement durable et inclusif.
Le génie sénégalais n’est pas une abstractions, c’est une force vive. C’est la créativité de nos artisans, l’ingéniosité de nos entrepreneurs, la vision de nos intellectuels, la résilience de nos femmes, la sagesse de nos anciens. Il est temps de réveiller ce lion qui sommeille en nous, de l’alimenter avec nos valeurs les plus nobles, et de le laisser rugir pour bâtir le Sénégal de demain. Un Sénégal fier de son héritage, confiant en son avenir, et prêt à prendre collectivement toute sa place dans le concert des nations.
Fatou Kassé-Sarr est DG Labell’Com, spécialisé en communication politique, publique et marketing territorial, promotrice du Carnaval de Dakar, festival du patrimoine.