(SenePlus) – A l’échelle du continent africain, la double nationalité, qui était autrefois perçue comme un avantage stratégique, se mue progressivement en un frein considérable pour les candidats à des responsabilités publiques. L’exemple de Karim Wade au Sénégal illustre clairement cette mutation.
La sphère politique africaine traverse une mutation majeure: détenir un passeport français, autrefois gage de prestige et d’ouverture sur le monde, s’impose désormais comme un poids électoral, pesant sur les postulants. Cette tendance s’est accentuée lors des scrutins récents et se manifeste de manière particulièrement marquante au Sénégal, avec l’éviction de Karim Wade.
Le fils de l’ancien chef d’État Abdoulaye Wade incarne à merveille cette configuration nouvelle: Karim Wade « a renoncé à la nationalité française afin de se mettre en conformité avec la Loi fondamentale et pouvoir se présenter à l’élection présidentielle de son pays en février 2024. En vain ».
Malgré ce geste, sa candidature fut invalidée au motif que la renonciation avait été jugée tardive. La Cour suprême l’a définitivement exclu du scrutin, selon les précisions du journaliste. Le camouflet prend une coloration ironique car « son père a pourtant gouverné le Sénégal de 2000 à 2012 en conservant la nationalité française », selon les confidences de son successeur, Macky Sall, rapportées par Pascal Airault dans son enquête pour L’Opinion.
Cette évolution constitutionnelle s’inscrit dans une tendance plus large qui gagne l’ensemble du continent, où les constitutions se durcissent face à la double nationalité.
L’affaire Wade met en évidence l’émergence d’une arme politique nouvelle : l’instrumentalisation juridique de la nationalité. « Leurs adversaires ou les pouvoirs en place n’hésitent pas à déposer ou faire déposer des recours devant la justice pour les éliminer du jeu politique », explique un expert cité par Pascal Airault.
Cette tactique ne se limite pas au Sénégal. En Centrafrique, Anicet-Georges Dologuélé a renoncé « avec beaucoup de peine » à sa nationalité française afin de lever un obstacle à sa candidature présidentielle. Pourtant, « des militants associatifs favorables au pouvoir en place » contestent déjà cette renonciation, estimant qu’elle arrive « trop tard ».
La Côte d’Ivoire offre un autre cas illustratif avec Tidjane Thiam, ancien patron du Crédit Suisse et président du PDCI. Malgré sa renonciation officielle à la nationalité française le 20 mars 2025, « un tribunal l’a radié de la liste électorale en avril, estimant qu’il détenait encore la nationalité française au moment de son inscription initiale ». L’ancien banquier « dénonce une machination politique ».
Paradoxalement, son concurrent Jean-Louis Billon, également du PDCI, a pu maintenir sa candidature après avoir obtenu « un décret signé le 7 mars par François Bayrou » actant son renoncement à la nationalité française.
En République démocratique du Congo, « le gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi, s’était retrouvé au cœur d’une polémique identique, avant la présidentielle de 2018, pour avoir détenu la nationalité italienne de 2000 à 2017 ».
L’acquisition de la nationalité française par ces dirigeants africains trouve ses origines dans l’histoire coloniale et post-coloniale. Abdoulaye Wade « l’a acquise automatiquement alors que le Sénégal n’était pas encore indépendant ». Pour d’autres, comme Tidjane Thiam, cette nationalité a été « accordée en raison de son excellence académique (major à l’École des mines après avoir été diplômé de Polytechnique) » en 1987.
Cette évolution reflète un changement profond des mentalités africaines face à la France. « Avant, cela pouvait être un atout d’avoir la nationalité française, aujourd’hui c’est clairement un handicap », confie un expert à Pascal Airault. « Même dans les pays où la binationalité est autorisée, les candidats détenant un passeport français sont perçus comme des agents d’influence. Ils y perdent des voix et parfois le droit de concourir. »
Pourtant, de nombreux pays francophones maintiennent encore cette possibilité. « C’est le cas du Maroc, de Madagascar, de Maurice, du Congo, du Niger, du Burkina Faso, du Bénin ou encore de la Guinée », précise l’enquête.
Cette méfiance croissante envers la double nationalité française s’inscrit dans le cadre plus large d’une remise en cause des relations entre Paris et ses anciennes colonies. Le passeport français, longtemps symbole de l’influence française en Afrique, devient progressivement un stigmate politique.
L’exemple sénégalais, avec l’exclusion de Karim Wade malgré sa renonciation, montre que cette évolution dépasse le cadre purement juridique pour toucher les questions de souveraineté et de légitimité politique. Dans un continent africain en quête d’émancipation géopolitique, détenir le passeport de l’ancienne puissance coloniale apparaît de plus en plus comme un handicap insurmontable pour accéder aux postes les plus élevés.