FRANC CFA : analyse des mythes géopolitiques versus la réalité économique

29 juillet 2025

La question entourant le franc CFA continue d’alimenter des débats passionnés en Afrique de l’Ouest, où se mêlent revendications en faveur de la souveraineté nationale, appels à une réforme de la monnaie commune, et accusations d’ingérence extérieure. Cependant, au-delà des discours engagés et des postures idéologiques, il est essentiel de s’appuyer sur une analyse factuelle. Cet article vise à fournir un éclairage précis sur les réalités institutionnelles, économiques et géopolitiques qui sous-tendent cette monnaie partagée utilisée par huit pays membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).

La BCEAO : une gouvernance véritablement africaine, souveraine et en mutation

Depuis 1973, la gestion de la politique monétaire de l’UEMOA n’est plus sous contrôle français. C’est cette année-là que la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a été totalement africaine dans sa structure, avec le transfert de son siège de Paris à Dakar. Elle a également vu l’élection de son premier gouverneur africain, Abdoulaye Fadiga. Ce changement notable a marqué la fin d’une tutelle directe de la France sur la banque centrale, pour laisser place à une gouvernance régionale exercée par les États membres eux-mêmes. Il est d’ailleurs significatif que l’avenue où se trouve aujourd’hui le siège de la BCEAO à Dakar porte son nom, en référence à cette étape importante de l’émancipation institutionnelle.

La réforme menée en décembre 2019 a constitué une étape décisive dans cette évolution vers une autogestion plus affirmée :

– La France n’a plus de rôle dans la gouvernance monétaire de l’UEMOA : elle n’a plus de siège ni au Comité de politique monétaire, ni au Conseil d’administration de la BCEAO ;
– Les réserves de change, auparavant centralisées en France, sont désormais gérées intégralement par la BCEAO au sein de l’espace UEMOA.

Il est également crucial de clarifier une confusion répandue : la souveraineté monétaire ne signifie pas que les billets de monnaie doivent être imprimés localement. Elle se résume surtout au pouvoir exclusif d’émettre la monnaie, de conduire la politique monétaire, et de réguler le système financier. La localisation de l’impression physique des billets est une question logistique et non politique.

À ce propos, plusieurs nations africaines souveraines qui ne font pas partie de l’UEMOA disposent de leur propre monnaie nationale, mais font réaliser l’impression de leurs billets en Angleterre ou en Allemagne par des sociétés privées spécialisées. Leur souveraineté monétaire n’est pas mise en question pour autant. Le même principe s’applique pour les pays de l’UEMOA qui confient à des imprimeurs étrangers la fabrication de billets en francs CFA. La souveraineté réside dans la capacité de prendre des décisions, et non dans le lieu où sont fabriqués les billets.

L’épisode de 2011 en Côte d’Ivoire, souvent évoqué comme exemple d’ingérence dans la gestion monétaire, était en réalité une crise politique grave. La BCEAO a agi en coordination avec les dirigeants de l’Union économique et monétaire ouest-africaine et les institutions africaines, face à une contestation électorale violente. Ce contexte particulier ne doit pas être interprété comme une preuve d’une dépendance structurelle des États membres à des décisions extérieures ou arbitraires.

Le soutien de la BCEAO aux économies de l’UEMOA : réalité et malentendus

Contrairement à certaines affirmations, la BCEAO joue un rôle actif dans le financement de l’économie régionale. En mai 2025, elle a notamment refinancé les banques commerciales à hauteur d’environ 8 000 milliards de FCFA. Grâce à la stabilisation des conditions monétaires et à leur prévisibilité, elle facilitent le financement des entreprises et des ménages dans la région. Ce modèle s’inscrit dans celui de toute banque centrale moderne : elle ne distribue pas directement de la monnaie aux États, mais veille à maintenir la stabilité monétaire et à préserver la confiance dans la système financier.

Les exemples du Nigeria et du Ghana, deux pays qui disposent de leur propre monnaie et d’une banque centrale souveraine, illustrent parfaitement cette dynamique. Malgré cette souveraineté officielle, ces deux nations ont connu par moments des périodes d’instabilité monétaire, avec une forte inflation et une dépréciation de leur monnaie, souvent dues à une gestion peu disciplinée de leur politique monétaire. Cela montre que la souveraineté monétaire, si elle est mal gérée, peut se révéler contre-productive pour l’économie nationale. Avoir sa propre monnaie ne garantit pas forcément une stabilité économique si l’on ne respecte pas les règles fondamentales telles que la discipline budgétaire, la transparence et la crédibilité.

Les contradictions stratégiques entre l’AES et l’UEMOA

Il est incohérent qu’un pays membre de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui annonce son intention de quitter l’UEMOA et de se retirer du franc CFA, en assure simultanément la présidence. On ne peut prétendre diriger une organisation tout en préparant sa sortie. Par ailleurs, ces États ont tout à fait le pouvoir de quitter l’UEMOA ou de supprimer le franc CFA, comme ils ont exprimé le souhait de quitter les bases militaires françaises présentes sur leur territoire. Ces décisions de rupture auraient pu être anticipées depuis plusieurs années étant donné leur maturité institutionnelle.

Le fait qu’ils ne l’aient pas encore fait illustre deux choses principales :

– Soit ils ne sont pas encore prêts, tant sur le plan technique que sur celui des structures institutionnelles ;
– Soit le coût potentiel de la rupture leur semble supérieur à ce qu’ils pourraient en retirer.

Dans tous les cas, les discours anti-CFA relèvent souvent d’une rhétorique populiste, qui évite d’aborder en profondeur les contraintes concrètes sur le terrain.

Ce contexte est d’autant plus regrettable que ces tensions surgissent à un moment où l’Afrique affiche une volonté stratégique d’approfondir son intégration économique. Le projet d’une monnaie unique appelée ECO, porté par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et inscrit dans l’Agenda 2063 de l’Union africaine, vise à bâtir une souveraineté monétaire partagée basée sur la coordination et la convergence des politiques économiques des pays membres.

Détruire l’UEMOA aujourd’hui serait une erreur fondamentale. Au contraire, il faudrait la renforcer, l’étendre en étant plus inclusive, et surtout la préparer à devenir le socle de la future monnaie ECO. Seul un travail de coopération, de réforme et d’approfondissement institutionnel permettra d’avancer efficacement.

Construire la souveraineté monétaire par la méthode, la responsabilité et la lucidité

La souveraineté ne peut pas se décréter de manière unilatérale. Elle se construit patiemment, avec discipline, responsabilité et clairvoyance. Elle ne consiste pas à se replier sur soi ou à rejeter les cadres communautaires, mais à maîtriser collectivement nos instruments économiques. La véritable volonté d’indépendance passe par une gestion sage et concertée de nos systèmes monétaires.

Le chemin à parcourir pour l’Afrique doit avant tout passer par l’intégration monétaire régionale, et non par la fragmentation. La stabilité macroéconomique, la discipline financière et la solidarité entre nations figurent comme étant les piliers d’un avenir monétaire solide pour le continent. C’est par cet engagement collectif, plutôt que par des démarches isolées, que l’Afrique pourra assurer son avenir économique dans un contexte mondial de plus en plus complexe.