À Foundiougne, au cœur du pays Sérère, le rite ancestral du Paciin conserve sa magie vivante. Entre géométries sacrées, mémoire des marabouts et prières de guérison, le salitigué Mamadou Thiaré veille sur un sanctuaire à ciel ouvert où la foi des fidèles demeure inébranlable, déjouant le temps et les vagues du progrès.
Ce vendredi 25 septembre, le ciel de Foundiougne s’est enfin déployé sans nuages. Après les pluies incessantes de la veille, un soleil généreux réapparaît et inonde la petite cité fluviale d’une clarté quasi surnaturelle. Pour les lavandières du quartier, c’est une bénédiction : les linges détrempés claquent sur les fils tendus entre deux troncs ou piquets, et délivrent une fraîche odeur de savon qui flotte dans l’air.
Cependant, le sol lourd d’eau et l’humidité permanente de l’estuaire et du bras de mer voisin créent une atmosphère chaude et moite. C’est dans cette humidité matinale que nous retrouvons la mémoire vivante des lieux : Mamadou Thiaré.
Pour le rencontrer, il faut gagner le village de Mbam, niché au cœur du pays Log, à deux kilomètres à peine. Sa grande concession s’ouvre avec une simplicité qui laisse voir la fierté du lieu. Pas de faste ni d’apparat : seulement une demeure qu’il a bâtie de ses mains, avec deux bâtiments en dur, propres et chacun comportant deux pièces sobrement équipées et entièrement carrelées. Le lieu respire une joie familiale, où modernité et traditions se mêlent sans conflit.
Assise à l’ombre d’un manguier, l’une de ses filles fait défiler distraitement l’écran lumineux de son téléphone, connectée au reste du monde. À quelques pas, sa sœur, agenouillée près d’une bassine en plastique, épluche et dépaille un poisson frais destiné au repas de midi. Le maître des lieux, lui, est apparemment très occupé.
Absent à notre arrivée, il ne tarde pourtant pas à se manifester : prévenu par sa fille, il apparaît après seulement cinq minutes. Élancé, le regard fin, ce sexagénaire affiche une silhouette athlétique et une vitalité qui semblent défier les années. Sa poignée de main est ferme, chaleureuse et fraternelle. Avant toute chose, il nous présente sa mère. Une doyenne au visage patiné, sanctuaire vivant des rides qui racontent l’histoire du terroir sérère.
Dans la pure tradition locale, la vieille dame nous accueille chaleureusement. Les salutations se prolongent, rythmées par les demandes de nouvelles de la famille, de la santé et des voyages.
Le sanctuaire niché à la pointe des eaux
C’est le préambule indispensable, la clé sociale qui ouvre toutes les portes de ce pays d’eau et de traditions. Mamadou Thiaré n’est pas un habitant ordinaire : il est aujourd’hui le gardien désigné d’une coutume millénaire, le « Paciin ». C’est lui qui officie désormais lors de cette cérémonie mystique. Pourtant, la règle voulait autre chose : l’aîné aurait dû prendre la charge. « J’ai de grands frères », confie-t-il avec une humilité grave.
« Mais après consultation familiale et divination, leur choix s’est porté sur moi au décès du dernier salitigué (prêtre traditionnel et voyant sérère). C’est une charge, un devoir envers ma communauté et nos ancêtres », précise-t-il.
Après les présentations, le salitigué invite à le suivre sur les lieux mêmes du mystère. Nous prenons la voiture pour un court trajet d’environ cinq minutes jusqu’au bord du bras de mer qui cerne Foundiougne. Quand le véhicule s’arrête, l’œil profane peut être déconcerté : à première vue, rien n’indique qu’on se trouve sur un espace sacré. Pas de stèle, pas de temple, seulement une géométrie discrète, volontairement modeste. Trois morceaux de bois plantés dans le sol forment un triangle; à deux mètres plus loin, quatre pieux dessinent un rectangle parfait. C’est tout. Et pourtant, c’est ici que réside l’invisible.
« C’est ici, au niveau du triangle, qu’il faut formuler vos vœux et vos prières les plus intimes avant d’entrer dans l’eau pour vous baigner », murmure Mamadou Thiaré, sa voix se déployant dans une solennité religieuse. Puis, pointant du doigt le second tracé : « Le rectangle que vous voyez là, c’est la tombe sacrée d’un disciple d’El Hadj Omar Foutiyou Tall. »
Cette révélation éclaire la logique syncrétique du site. La légende veut que quiconque s’y baigne après une morsure de serpent voit le venin se dissiper aussitôt. « C’est El Omar qui aurait formulé ces prières. Et cela est certifié », confie le vieux Wack Bâ, considéré comme « la mémoire » du terroir du Log.
Selon le salitigué, le rituel du « Paciin » remonte au XVIIe siècle, bien avant l’arrivée des grandes figures maraboutiques, mais le passage du fondateur de l’empire toucouleur est venu sceller la puissance spirituelle du lieu. « Ce lieu est béni, absolument béni », affirme-t-il avec une conviction sans équivoque.
« Quiconque y formule ses vœux avec des intentions pures et un cœur débarrassé du mal verra ses prières exaucées », ajoute-t-il. Pour démontrer l’infaillibilité du sanctuaire, il avance un exemple qui parle aux familles de la région : tout militaire qui doit partir en mission, s’il vient ici faire ses dévotions, revient vivant au bercail. Vous pourrez vérifier ces propos lorsque votre reportage sera publié. » Alors que le monde s’accélère, hyperconnecté et rationalisé, la foi dans le « Paciin » demeure un rocher inébranlable. Les siècles ont défilé le long de cette berge sans en altérer la ferveur.
« Les gens, et plus particulièrement les natifs du terroir du Log, croient fermement aux vertus et aux bienfaits de ce site », explique le maître de cérémonie. Le profil des pèlerins dépasse largement le cadre des villageois locaux.
Sous l’anonymat et souvent à l’abri des regards, des figures d’État, des ministres, des hommes d’affaires et aussi des citoyens ordinaires frappés par la maladie ou le destin, viennent du Sénégal tout entier pour plonger dans les eaux du « Paciin ».
« N’eût été l’accès difficile du site pendant la saison des pluies, empêtré dans la boue et les herbes hautes, vous verriez ici une véritable rumeur de voitures de luxe, de motos et de taxis », glisse Mamadou Thiaré avec un sourire.
Un rythme venu des temps anciens
Effectivement, la renommée du lieu dépasse les frontières du pays sérère. Des descendants et membres de la famille d’El Hadj Omar Tall, informés du passage et de la tombe d’un des disciples de leur aïeul, effectuent au moins quatre fois par an le pèlerinage pour se recueillir sur la tombe, selon Mamadou Thiaré.
Une piété si intense qu’elle a failli bouleverser le paysage. « À un moment donné, la famille Omarienne a voulu ériger un mur de béton autour du site pour le sanctifier », raconte le salitigué.
« Mais la communauté locale s’y est fermement opposée. Construire un mur, c’était risquer de privatiser un espace de grâce. Ici, chaque être humain, pauvre ou riche, doit pouvoir accéder librement à la prière et chercher la guérison », confie Mamadou Thiaré. Si les dévotions individuelles demeurent quotidiennes, le « Paciin » est avant tout la grande respiration collective du pays Log.
Historiquement, le rituel rythme les saisons d’une communauté essentiellement agricole et pastorale. À la veille de chaque hivernage, lorsque les premiers nuages noirs s’amoncellent sur le fleuve, les habitants de Mbam et des villages voisins convergent vers le site. On y implore les esprits et le Tout-Puissant pour obtenir des pluies abondantes et préserver les cultures.
Puis, à la fin de la saison des pluies, lorsque les récoltes s’annoncent abondantes, la communauté se réunit à nouveau sur le même endroit pour un rituel de gratitude et d’actions de grâces. Mamadou Thiaré se surprend à rêver en évoquant les célébrations d’antan. Jusqu’à la fin des années 1980, le « Paciin » n’était pas une halte isolée mais une grande fête sacrée qui durait trois jours et trois nuits.
Tout le territoire du Log se mobilisait : les populations venaient de Mbam, mais aussi de Ndorong Log, Gagué Mody, Gagué Bocar, Mbassis, Thiaré, Sap, et des hameaux reculés comme Keur Samba Wane, Ndolete ou Bambou. C’était une marée humaine. On immolait des dizaines de bœufs pour nourrir la foule des hôtes venus chercher la bénédiction.
Mais le sacré obéit à des règles de pureté strictes et immuables. Dans cette organisation, les castes avaient leur place bien définie. « Les griots et les musiciens n’avaient pas le droit de fouler le sol même du sanctuaire », précise Mamadou Thiaré en désignant d’un doigt un gigantesque baobab séculaire, dressé à plus de 500 mètres.
La flamme qui ne s’éteint jamais
« Ils devaient impérativement s’arrêter sous cet arbre. C’est de là qu’ils faisaient résonner le son sourd et envoûtant des tam-tams. La musique portait jusqu’aux eaux, mais les instrumentistes ne franchissaient jamais la ligne. Ce n’est qu’à la fin des cérémonies que la foule les rejoignait sous le baobab pour poursuivre la fête », explique le salitigué.
Aujourd’hui, le rituel a perdu une part de son faste monumental passé. La crise économique, les mutations sociales et l’exode des jeunes ont raccourci la durée des festivités et le nombre d’animaux sacrifiés. Pour autant, l’essentiel demeure : l’esprit n’a pas bougé d’un pouce. Le cadre s’est épuré, mais le geste persiste. Dans le calme, seulement troublé par le clapotis des eaux du bras de mer et le cri lointain des oiseaux migrateurs, Mamadou Thiaré ajuste son boubou.
Face au triangle de bois, il murmure les paroles ancestrales qui résonnaient déjà chez les salitigués du XVIIe siècle. « L’événement attire peut-être moins de foule aujourd’hui qu’il y a quarante ans », admet le vieil homme en scrutant l’horizon où le soleil fera scintiller l’eau de Foundiougne.
« Mais le rituel, lui, est bel et bien vivant. Et tant qu’il y aura un Thiaré pour préserver cette tradition, le Paciin continuera d’apporter sa protection, sa paix et ses bienfaits à notre communauté. C’est notre racine. Et un arbre sans racines ne résiste pas au vent », confie le saltigé, heureux de conter l’histoire de ce rite qui est aussi la sienne.
Sur le chemin du retour, la chaleur du jour paraît moins pesante. Dans le sillage du salitigué, on comprend que sur cette rive du bras de mer du Saloum, le temps n’est pas un ennemi qui efface tout, mais un témoin qui s’incline devant la force des croyances.