Des terres du Fouladou jusqu’aux arènes de Dakar, Fodé Doussouba a marqué de manière indélébile la lutte sénégalaise des années 1950. Pesant 138 kilos, doté d’une technique aiguisée et entouré d’un halo presque mystique, ce souverain invincible des mbapatt n’a connu la défaite qu’une seule fois, lors d’un soir d’avril 1958. Tuteur méconnu de figures devenues légendaires comme Falaye Baldé, ce géant au cœur d’or a inscrit son nom dans l’histoire de la lutte traditionnelle sénégalaise. Voici le récit du parcours d’un champion hors norme, dont la mémoire mérite aujourd’hui une place qui lui soit due.
À Pikine, prononcer son nom réveille le souvenir d’une autre époque de la lutte sénégalaise, celle des mbapatt (lutte traditionnelle sans frappe) et des grands tournois populaires où les combats se racontaient longtemps après la chute, et où la parole des anciens ressemblait à des archives vivantes.
Fodé Baldé, connu sous le sobriquet Fodé Doussouba, fut le champion de ces années 1950 et laissa une empreinte durable dans l’arène. Né à Salikégné (village frontalier avec la Guinée-Bissau), situé à une trentaine de kilomètres de Kolda, il s’éteignit en 1985 à Pikine. À l’état civil, il répondait au nom de Fodé Baldé; Doussouba, héritage portant le nom de sa mère, devint son nom de lutteur.
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Salikégné, son village natal, porte elle aussi une singularité historique. Selon les récits familiaux, la localité aurait été fondée par des Mandingues vers 1900; son nom serait l’assemblage de « Sali » (prière) et « Kégné » (sable). C’est dans ce terroir que Fodé commence à se forger une réputation.
En 1951, il domine les tournois de Kolda et des environs. Son ambition le pousse ensuite au-delà des frontières sénégalaises: il effectue une escapade remarquée en Gambie, puis en Guinée-Bissau.
Le jeune champion est déjà bien connu lorsqu’il se rend à Dakar, après une halte à Tambacounda obtenue grâce à El Hadji Touré. Une fois dans la capitale, il fréquente différents haltes: Tilène, puis Yoff chez El Hadji Mbor Gningue (fils de Birame Gningue), avant de s’établir définitivement à Pikine. Sa demeure y deviendra, au fil des années, un lieu de mémoire, voire de pèlerinage.
À son arrivée à Dakar, Fodé Doussouba impressionne d’emblée par son physique: 138 kilos. Mais le réduire à ce seul poids serait passer à côté de l’essentiel. Ses proches et les anciens, dont nous avons recueilli les témoignages, insistent sur son habileté technique exceptionnelle: il excellait dans des prises comme le « nodiou » (saisie et traction par le cou ou par le pagne), le « khatarbi » (blocage combiné à un pivotement), le « caxabal » (croche-pied), le « mboot » (hanché ou technique du sac à dos) et le « mbooti » (un petit hanché de balayage).
Derrière l’imposant géant se cachait un technicien hors pair.
À L’ASSAUT DE DAKAR
Sa puissance était doublée d’une aura mystique qui nourrissait sa légende. Certains de ses frères racontent qu’il possédait une bague grâce à laquelle il débusquait les gris-gris enfouis par ses adversaires. Ces récits appartiennent à la mémoire et aux croyances de l’époque, mais ils témoignent de l’image qu’il avait su forger: celle d’un lutteur difficile à atteindre, à comprendre et surtout à battre.
Sa réputation grandit rapidement et, en moins de deux ans, il fait le vide autour de lui. Son cousin Sadio Baldé estime qu’il aurait disputé plus d’une centaine de combats aux côtés de la génération des Bécaye 1, Doudou Baka Sarr, Madou Ndiongue et Diakhaté.
Son épouse, Maïmouna Bâ, déclare que Fodé avait dominé plusieurs adversaires de renom, dont Bécaye 1, Doudou Baka Sarr et Nguiring-Nguiring Cissé, un lutteur haoussa à la carrure impressionnante. Elle se souvient de son inquiétude avant ce combat, craignant que ce solide gaillard ne mette son mari en difficulté; Fodé avait finalement pris le dessus.
Une autre source rapporte qu’en 1958, il avait aussi dominé Modou Pouye à Ndiarème (Diourbel).
Son parcours demeure toutefois entouré de zones d’ombre. Les témoignages divergent notamment sur ses confrontations avec Doudou Baka Sarr: certains proches du lutteur soutiennent l’existence de deux combats, l’un remporté par Doudou Baka au premier affrontement et l’autre soldé par un nul; tandis que Maïmouna Bâ affirme fermement que les deux lutteurs ne se seraient rencontrés qu’une seule fois et que son époux l’aurait emporté.
Faute de documents écrits, la controverse persiste. Une chose, toutefois, ne peut être contestée: Fodé Doussouba avait imposé sa loi.
À Dakar, la question n’était plus de savoir s’il était champion, mais de trouver qui pourrait l’arrêter.
C’est alors que les regards se tournèrent vers Demba Thiaw Diène, l’enfant chéri de Yoff. Né en 1918, il avait abandonné la lutte pour se consacrer à la pêche à Kayar. Face à la domination sans partage de Fodé, les dignitaires lébous voient en lui le profil idéal pour relever le défi.
Ndiaga Samb, notable de Yoff respecté pour sa sagesse, aujourd’hui disparu, racontait que les Lébous s’étaient mobilisés pour trouver celui qui pourrait mettre fin à cette hégémonie.
Demba Thiaw, qui ne connaissait pas réellement Fodé, voulut d’abord le voir à l’œuvre. Emmené aux Arènes sénégalaises après avoir été reçu chez le dignitaire El Hadji Ngom Ndoye, son verdict fut sans appel: il estimait pouvoir le battre à plusieurs reprises et de différentes manières.
Autour de lui se forma alors une mobilisation qui, dans les récits de Ndiaga Samb, prend une dimension presque épique: tout le Cap-Vert se met en ordre de bataille, avec 121 villages lébous et 23 villages sérères safènes mobilisés pour accompagner ce défi.
Le rendez-vous est fixé au 18 avril 1958.
Ce jour-là, le mythe s’effondre. Demba Thiaw parvient à faucher Fodé du pied gauche; le géant tombe du côté droit, ses deux mains effleurant le sol.
Pour les témoins, la chute suffit à consacrer l’exploit. Le colosse jusque-là présenté comme invincible vient de connaître la seule défaite de sa carrière sportive.
Maïmouna Bâ racontait que, dans la nuit qui précéda le combat, Fodé l’avait réveillée pour lui dire qu’il allait tomber, tout en précisant que sa chute ne serait pas nette.
Le champion ne renonce pas pour autant et réclame sa revanche en 1959. Ce second affrontement se termine par un match nul, selon Ndiaga Samb.
Des témoins oculaires racontent que Demba Thiaw aurait vu trois Fodé Doussouba devant lui et qu’on lui aurait conseillé de viser celui de gauche; un récit qui relève de la mémoire mystique des anciens combats, mais que les proches de Demba Thiaw rapportent avec certitude.
Après cet épisode, son nom demeure celui d’un champion hors norme. Samba Baldé le comparait à Double Less, un autre grand champion, le trouvant même plus impressionnant physiquement.
Mais l’histoire de Fodé ne se résume pas à ses kilos ou à ses résultats: elle se raconte aussi à travers des détails qui donnent chair au personnage.
Lorsqu’il battait un adversaire, il appelait le photographe pour immortaliser la chute et éviter toute contestation ultérieure, une pratique qui lui valut le surnom de « Fodé Kharal Photo ».
À une époque où les images de combats étaient rares, faire photographier la chute scellait définitivement le verdict.