À Félir, localité du département de Foundiougne, l’eau n’est pas un simple cadre pittoresque: elle pénètre les demeures, entrave les déplacements et rappelle annuellement la vulnérabilité des habitants de l’île. Derrière l’écrin harmonieux du paysage, les résidents attendent des solutions tangibles à leurs défis. Car le nom Félir, qui signifie « là où il fait bon vivre » en sérère, suppose des conditions concrètement réunies pour que cette promesse prenne réellement forme.
Pour atteindre Félir, il faut d’abord quitter Foundiougne. À bord de la pirogue, le décor se métamorphose peu à peu. Ce matin-là, le pont Nelson Mandela, qui domine le territoire, s’éloigne au fil de notre traversée. Les dernières maisons s’éloignent, les sons de la rive s’éteignent et la mer occupe désormais tout l’espace.
L’immense étendue aquatique s’étire à l’infini, interrompue seulement par quelques embarcations qui progressent lentement. Le ronron du moteur résonne, et le vent océanique vient caresser les visages. Au fur et à mesure que l’on avance, les rives se rapprochent puis se perdent derrière nous. Le temps semble adopter un autre tempo en ce milieu d’après-midi.
À mesure que l’on s’éloigne, Félir se révèle peu à peu. D’abord une formation flottante, puis des terres qui s’élèvent et s’imposent. Quinze minutes plus tard, l’atterrissage ramène aussitôt à la réalité: la pirogue freine et vient se déposer sur le bord. Et ce qui saisit d’emblée le voyageur, c’est cette crue persistante qui règne sur le lieu.
Le tumulte urbain paraît loin. Sur cette île au nord-ouest de Foundiougne, le temps paraît suspendu aux caprices de la nature. En cette saison sèche-hivernale, la crue impose son rythme et rend l’accès au village périlleux. « Vous êtes venus à un moment propice, vous pourrez voir de vos propres yeux ce que nous vivons au quotidien », confie Babacar, notre guide.
Pour cet habitant, le verbe « patauger » semble le plus usité ici. « Aujourd’hui, la situation s’améliore un peu. Il arrive parfois que l’eau englobe même nos salons », confie-t-il, tout en poursuivant son chemin à travers cette nappe d’eau. Une fois sur place, il nous conduit aussitôt vers l’autorité locale: le chef du village.
Des obstacles comme un quotidien
« Bienvenus à Félir. En sérère, cela se traduit par « là où il fait bon vivre », mais vous constaterez par vous-mêmes nos difficultés », lance El Hadji Bop, un sourire mi-figue, mi-raisin sur les lèvres. Après les salutations habituelles, le chef du village dépeint une île qui paraît abandonnée. « Nous possédons tout ce qu’il faut pour mener une existence agréable. Cependant, les difficultés pèsent sur l’atmosphère », ajoute-t-il.
Il n’hésite pas à nous faire visiter l’ensemble de l’île, et nous conduit jusqu’à l’imam. Là, les ennuis se lisent sur tous les visages. La crue a inondé une grande partie de son domicile. « Nous avions une digue, mais elle s’est effondrée et, depuis, on revit chaque année ce même épisode », affirme-t-il avec amertume. En complément, il souligne des défis supplémentaires touchant à l’isolement, à l’approvisionnement en eau et à l’électricité.
Les activités économiques restent peu diversifiées. Sur Félir, l’unique source de subsistance féminine demeure la vente de crevettes. « C’est notre unique activité, faute d’équipements pour la transformation », précise Ndeye Bop. Elle insiste aussi sur les obstacles auxquels les femmes font face pour accéder aux soins. « Nous n’avons qu’un seul centre de santé, et il manque cruellement de matériel et de personnel, il ne nous rend pas service comme il le faudrait », déplore-t-elle.
Santé et éducation: des problèmes qui perdurent
Se soigner sur place ressemble à un véritable parcours du combattant. Sur Félir, l’unique établissement de santé desservant 896 habitants est en piteux état, même pour une zone qui en a besoin. L’endroit paraît usé d’entrée de jeu: toit en zinc, chaises rouillées, lits poussiéreux et absence de matériel sanitaire donnent le ton. Le constat est corroboré par Marie Ndong, référençante communautaire: « la structure est dépourvue de tout. Pour les accouchements, il faut se rendre à Foundiougne », précise-t-elle.
Les femmes enceintes ne sont pas les seules concerns: les élèves aussi doivent fréquemment embarquer pour Foundiougne afin de poursuivre leur scolarité. Gnima Bop, titulaire du baccalauréat, évoque encore les obstacles du trajet entre Félir et le lycée El Hadji Mamadou Diouf de Foundiougne. Lamine Diame partage le même point de vue et appelle les autorités à soutenir cette île qui devrait être synonyme de bien-être.
À Félir, les eaux se retirent inévitablement, mais les problèmes demeurent. Chaque période hivernale ramène son lot d’angoisses, de domiciles inondés et de trajets difficiles. Sur cette île où la nature dicte sa loi, les habitants ne demandent pas la faveur des eaux mais des gestes des autorités. Ils espèrent qu’elles se tiendront enfin à leurs côtés. Si l’on continue à patauger dans l’eau sans répit, Félir risque de continuer à sombrer dans l’indifférence.