Rendre la Bourse plus accessible ne consiste pas uniquement à diminuer le prix d’une action, mais aussi à doter les citoyens des outils leur permettant de comprendre et de maîtriser leurs choix d’investissement.
Le fractionnement modifie le nombre d’actions et leur valeur unitaire sans transformer mécaniquement la valeur totale de l’entreprise ni celle du portefeuille détenu par les investisseurs.
La Société Nationale des Télécommunications du Sénégal (SONATEL) a publié en septembre 2026 un avis d’invitation à une Assemblée générale extraordinaire qui se tiendra le 8 octobre 2026.
Parmi les points inscrits à l’ordre du jour figure notamment une proposition de fractionnement des actions de Sonatel selon un ratio de 1 pour 10. Concrètement, si cette résolution venait à être adoptée, chaque action existante donnerait droit à dix actions nouvelles, à partir du 26 octobre 2026.
Le fractionnement, aussi appelé stock split, est une opération qui consiste à scinder une action en plusieurs actions distinctes, sans modifier la valeur totale de l’investissement détenu par l’actionnaire.
Dans le cas de Sonatel, le nombre d’actions détenues par chaque actionnaire croîtrait donc de dix fois, tandis que le cours théorique par action serait divisé par dix.
Pour mieux appréhender la situation, examinons les données communiquées liées à l’opération.
Le capital social de Sonatel s’élève à 50 milliards de FCFA, réparti sur 100 millions d’actions, ce qui correspond à une valeur nominale de 500 FCFA par action. Suite au fractionnement, le nombre d’actions passerait à un milliard et la valeur nominale à 50 FCFA, le capital social restant inchangé.
Il convient de distinguer clairement la valeur nominale de l’action de son cours en Bourse. La valeur nominale est une donnée statutaire qui sert notamment à établir la structure du fonds de capitalisation, tandis que le cours reflète le prix auquel les investisseurs achètent et vendent l’action sur les marchés. Ces deux notions ne doivent pas être confondues.
À titre d’illustration, si le titre Sonatel se négocie à 39 250 FCFA avant le fractionnement, son cours théorique après l’opération tomberait à 3 925 FCFA. Un portefolieur possédant dix actions évaluées à 39 250 FCFA chacune détiendrait un portefeuille de 392 500 FCFA. Après le fractionnement, il détiendrait cent actions à un cours théorique de 3 925 FCFA, ce qui représente toujours une valeur totale de 392 500 FCFA.
Cette opération présente plusieurs avantages potentiels. Tout d’abord, elle peut rendre l’action plus accessible à des investisseurs dont la capacité d’épargne est limitée. Prenons l’exemple d’un salarié qui épargne 20 000 FCFA par mois. À un cours de 39 250 FCFA, il lui faut presque deux mois pour réunir le montant nécessaire à l’achat d’une action. Après le fractionnement, il pourrait théoriquement acquérir cinq actions à 3 925 FCFA chacune avec la même épargne mensuelle.
En somme, l’opération ne crée pas de richesse immédiate pour l’actionnaire. Elle modifie essentiellement le nombre d’actions et leur prix unitaire. La valeur réelle du portefeuille peut ensuite évoluer au gré des fluctuations du marché.
Sur le plan réglementaire, l’instruction qui encadre cette opération est l’Instruction n° 48/2012 du Conseil Régional de l’Epargne Publique et des Marchés Financiers (CREPMF), devenu depuis le 1er octobre 2022 l’Autorité des Marchés Financiers de l’Union Monétaire Ouest Africaine (AMF-UMOA). Cette instruction régit le fractionnement des titres des sociétés cotées à la BRVM, au sein de l’UEMOA, et prévoit que les dispositions des articles 387 et 750 de l’Acte uniforme OHADA, qui imposent une valeur nominale minimale, ne s’appliquent pas aux entreprises inscrites à la cote de la BRVM.
Attention toutefois : un prix unitaire plus bas n’assure pas nécessairement une augmentation des échanges. L’évolution des volumes résulte aussi de l’intérêt des investisseurs, des perspectives de l’entreprise, des conditions du marché et de la confiance envers l’environnement boursier. Si les investisseurs ne manifestent pas d’intérêt pour le titre, le fractionnement ne générera pas automatiquement de nouveaux acheteurs ni de vendeurs.
Un précédent rassurant : l’expérience de 2012.
Il convient de rappeler que ceci n’est pas la première fois que le groupe envisage une telle opération.
Le 23 novembre 2012, Sonatel avait déjà procédé à un fractionnement identique (1 pour 10), faisant passer la valeur nominale de 5 000 FCFA à 500 FCFA. Le cours était ensuite retombé d’environ 140 000 FCFA à 14 000 FCFA.
À l’époque, les questions des épargnants tournaient surtout autour des dividendes : le dividende par action était logiquement passé de 13 050 FCFA à 1 305 FCFA, laissant néanmoins le rendement global et le gain par action intacts.
L’opération de 2026 s’inscrit dans cette même continuité stratégique.
Le cours unitaire d’une action peut influencer son accessibilité et, dans certains cas, la décision d’investissement des particuliers. En abaissant le prix théorique de l’action Sonatel, le fractionnement pourrait lever une part des obstacles financiers à l’entrée et élargir potentiellement la base des investisseurs.
Sonatel occupe une place prépondérante sur le marché financier régional, et son titre est l’une des valeurs les plus suivies à la BRVM.
À titre comparatif, selon le Bulletin officiel de la cote du 2 octobre 2026, l’action Sonatel a clôturé à 45 000 FCFA, contre 50 900 FCFA pour Unilever. Ces niveaux illustrent le niveau élevé du prix unitaire pour ces deux valeurs sur la BRVM.
Passer de 45 000 FCFA à un cours théorique de 4 500 FCFA réduit encore davantage le « ticket d’entrée » par rapport à 2012 (où le cours avait chuté jusqu’à 14 000 FCFA), cette fois en touchant directement les petits épargnants via les possibilités offertes par le numérique et le mobile money.
Le fractionnement de Sonatel pourrait ainsi contribuer à réduire cet écart d’accessibilité pour les investisseurs disposant d’une capacité d’épargne limitée.
Ce fractionnement pourrait donc agir comme un facteur multiplicateur en attirant l’attention d’investisseurs qui s’intéressaient au marché sans toutefois disposer des moyens d’acquérir cette action à son niveau de prix antérieur.
L’historique officiel de Sonatel en 2012 illustre cette dynamique: l’effet purement anticipatif du fractionnement, annoncé lors de l’AGE d’octobre 2012, a déclenché une hausse marquée du cours avant même la réalisation effective de l’opération le 23 novembre 2012.
Cette opération peut aussi favoriser une meilleure flexibilité des échanges. Avec un nombre d’actions plus important et un prix unitaire plus faible, les investisseurs disposent de davantage de possibilités pour composer ou ajuster leurs portefeuilles.
Cependant, il convient de distinguer l’augmentation mécanique du nombre de titres de la progression réelle de la liquidité. Le fractionnement fait monter le nombre de titres en circulation, mais il ne garantit pas nécessairement une hausse proportionnelle des volumes échangés ni une réduction des écarts entre les prix d’achat et de vente.
Ce graphique illustre visuellement le double effet positif du fractionnement de 2012 :
o Sur la liquidité (histogramme vert) : la courbe montre une nette hausse du niveau moyen des échanges quotidiens après le 23 novembre 2012, avec des pics de volume dépassant fréquemment les 75 000 à 100 000 titres traités par séance.
o Sur la valorisation (courbe orange) : le cours réajusté passe d’environ 11 500 FCFA avant l’annonce à plus de 15 000 FCFA en fin d’année 2012, démontrant que la réduction du prix unitaire a attiré de nouveaux flux d’acheteurs.
L’expérience de 2012 met en évidence deux cadres financiers susceptibles d’expliquer ces mouvements : la théorie du signal, élaborée notamment par Michael Spence en 1973, et la théorie de l’efficience des marchés, popularisée par Eugene Fama en 1970.
La théorie du signal suggère que les décisions d’une entreprise peuvent transmettre un message aux investisseurs. Dans le cas de Sonatel, le fractionnement peut être interprété comme une volonté de rendre l’action plus accessible et d’attirer de nouveaux investisseurs. Ce signal peut renforcer l’intérêt pour le titre, même si l’opération n’améliore pas nécessairement les performances de l’entreprise.
Pour sa part, Eugene Fama affirme qu’un marché efficient intègre rapidement les informations disponibles dans les cours des actions. Lorsque qu’une entreprise annonce une décision, les investisseurs l’examinent et peuvent ajuster leurs choix d’achat ou de vente, ce qui peut se traduire par une variation du cours et des volumes échangés.

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oSur la liquidité ( histogramme vert ) : la tendance montre une progression nette des échanges moyens quotidiens après le 23 novembre 2012, avec des pics de volume dépassant fréquemment les 75 000 à 100 000 titres négociés par séance.
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oSur la valorisation (courbe orange) : le cours réajusté passe d’environ 11 500 FCFA avant l’annonce à plus de 15 000 FCFA en fin d’année 2012, démontrant que la réduction du prix unitaire a attiré de nouveaux flux d’acheteurs.
L’expérience de 2012 illustre cette dynamique; toutefois, l’augmentation du cours et des volumes autour du fractionnement ne signifie pas nécessairement que l’opération en est la seule cause.
À mon sens, l’intérêt de cette opération dépasse la simple évolution du cours affiché. Elle peut constituer un signal en faveur d’une meilleure accessibilité du marché financier régional et encourager d’autres réflexions sur la participation des investisseurs particuliers.
Mais le fractionnement ne peut pas, à lui seul, insuffler une dynamique durable au marché financier régional (BRVM). Son développement passe aussi par une diversification des entreprises cotées, une meilleure liquidité sur un éventail de titres, une information financière de qualité et des mécanismes d’investissement accessibles au grand public.
Le fractionnement peut agir comme un levier pour dynamiser les échanges, mais il ne se substitue pas aux réformes structurelles nécessaires au développement d’un marché boursier.
Il peut aussi ouvrir la porte à une culture boursière, à condition d’être accompagné d’un véritable effort d’éducation financière.
En rendant une action emblématique comme celle de Sonatel plus abordable en termes de prix unitaire, l’opération pourrait stimuler l’intérêt pour la Bourse chez les jeunes, les salariés et les petits épargnants. Elle peut contribuer à rapprocher les marchés financiers des citoyens, en montrant que l’investissement en actions n’est pas réservé uniquement à ceux qui détiennent des capitaux importants.
Mais au-delà de l’accessibilité financière, cette opération peut devenir un vecteur de sensibilisation. Elle offre une occasion concrète d’expliquer au grand public le fonctionnement du marché boursier, la différence entre le cours d’une action et sa valeur nominale, les mécanismes de distribution des dividendes, ainsi que les risques associés à l’investissement.
Il convient également de rappeler qu’acheter une action ne revient pas simplement à acquérir un titre à un prix donné. Il s’agit de devenir actionnaire d’une entreprise, de participer indirectement à son évolution économique et d’accepter les risques inhérents à ses performances et aux fluctuations du marché.
À l’échelle de l’UEMOA, le développement de la culture boursière passe aussi par une meilleure diffusion de l’information financière, le renforcement des programmes d’éducation financière, la digitalisation des services d’investissement et une plus grande proximité entre les acteurs du marché et les populations.
La démocratisation de la Bourse ne se mesure pas uniquement au nombre d’actions détenues par les particuliers, mais aussi à leur capacité à comprendre les produits financiers, à évaluer les risques et à prendre des décisions d’investissement éclairées.
Le fractionnement de Sonatel peut constituer une opportunité pour renforcer l’intérêt du public envers les marchés financiers. Mais pour transformer cet intérêt en une véritable culture boursière, il convient de l’inscrire dans une démarche durable d’éducation, d’information et d’inclusion financière.
Alors que Sonatel s’apprête à renouveler cette opération en 2026 afin de ramener le cours théorique autour de 4 500 FCFA, la question centrale pour le marché financier régional demeure : est-ce que le même scénario de dynamisation spectaculaire de la liquidité et du cours va se reproduire à l’identique ?
Néanmoins, en 2026, l’environnement a évolué : avec la digitalisation des Services de Gestion d’Investissement (SGI), la maturité des investisseurs et l’essor du Mobile Money dans l’espace UEMOA, ce fractionnement pourrait même dépasser l’impact de 2012 en ouvrant massivement la Bourse à une nouvelle génération de petits épargnants.