Ayant vu son rêve de devenir médecin se briser, le septuagénaire El Hadji Mbassou Ngom a su se relever et tracer son chemin au rythme des tam-tams, s’imposant comme un maître incontesté dans cette pratique. Griot dans l’âme et doté d’un réel talent oratoire, il narre l’histoire de sa ville natale, Rufisque, avec une aisance qui laisse sans voix.
« La parole du griot Mamadou Kouyaté », prologue de l’œuvre « Soundjata ou l’épopée mandingue », publiée en 1960 par l’écrivain et historien guinéen Djibril Tamsir Niane, pourrait décrire avec justesse la personnalité d’El Hadji Mbassou Ngom, griot et maître de l’art de parler. Il est le dépositaire d’une mémoire qui abrite des secrets séculaires, parfois même très anciens.
De Kounoune, foyer-mère des Lébous sur la presqu’île du Cap-Vert, jusqu’à l’histoire culturelle, politique-administrative et économique de Rufisque, il exhume le passé avec une délicatesse qui lui est propre. Il se rappelle notamment la suppression de la commune autonome de Rufisque et son rattachement à Dakar en 1964, en application de la loi n° 64-02 du 19 janvier 1964, avant son détachement en 1984.
Chez Mbassou, l’art de la parole n’a pas de secret. Sans lui, les noms des maires de la ville historique pourraient tomber dans l’oubli. Avec sa mémoire d’éléphant, l’homme de 79 ans connaît, dans l’ordre chronologique, la liste des édiles depuis Ngalandou Diouf, en 1919 : Maurice Guèye, Ibra Seck, Ousmane Socé Diop, Mamadou Cora Fall, Mbaye Jacques Diop, Ndiawar Touré, Badara Mamaya Sène, Daouda Niang et Oumar Cissé.
Le Jaraaf de Rufisque, Mamadou Diop Thioune, reconnaît son utilité pour la communauté et estime que la ville a la chance de le compter parmi les siens. « Mbassou est un communicateur traditionnel, un producteur de connaissances. Il connaît l’histoire et est habilité à en parler. Son oralité et son oraliture sont digestes », témoigne-t-il.
En attestent, selon lui, le jumelage entre Rufisque et Nantes, qui a notamment permis la réalisation de la Maison des arts Adja Khar Mbaye. « J’étais présent lors de la signature de cette coopération décentralisée qui liait les villes de Rufisque et de Nantes en 1992, entre les maires Jean-Marc Ayrault et Mbaye Jacques Diop », se souvient-il. Il en est de même de la visite de reconnaissance de Pierre Darchicourt, maire d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais, France), auprès de la famille de Ngalandou Diouf, à laquelle il apporta son aide.
L’émergence d’un talent au Festival mondial des arts nègres de 1966
Né le 11 septembre 1947 dans le quartier populaire lébou de Dangou, El Hadji Mbassou Ngom tient de son père son goût pour la transmission de l’histoire. Toutefois, l’homme s’est forgé une solide notoriété en tant que chef tambour-major de Rufisque, une passion héritée de son grand-père maternel. Il fut très tôt bercé par les rythmes du tambour auprès de ses frères Maguette Thiam, El Hadji Mandioba Seck et Mamory Fall. Tel un jeune loup, il ne tarda pas à faire éclore un talent prometteur. Il se souvient, le cœur léger, de sa participation au premier Festival mondial des arts nègres, en 1966. Tambour-major à seulement 19 ans, il avait dignement représenté le département de Rufisque aux côtés de feu Gueye Seck de Bargny. « C’était un grand événement, la première fois que je mettais les pieds à Sorano. On m’avait remis, comme prime de participation, 50.000 FCfa. C’était la première fois que je recevais une telle somme », se remémore-t-il avec fierté. Généreux, il affirme avoir remis tout cet argent à ses parents, leur expliquant qu’il n’en avait pas besoin.
Plusieurs opportunités offertes par le métier
Malgré le temps, ces valeurs humaines de générosité, de bonté et d’ouverture ne l’ont jamais quitté. Les témoignages de ses proches, notamment de ses enfants et de sa nièce, sont unanimes. Mamadou Cora Ngom, que son père a baptisé en hommage au maire Cora Fall, se dit fier de lui. « C’est une belle âme, valeureuse et ancrée dans la culture. Nous n’avons pas de sens interdit, car il nous sert de passeport partout où nous allons. Il ne regarde pas notre argent », déclare-t-il.
Mamory Ngom, qui s’occupe des instruments, au nombre de 135 tam-tams, sur lesquels il applique de l’huile de palme pour garantir la longévité du bois, décrit son père comme un ami, un modèle et un protecteur. « Notre mère, avant de quitter ce bas-monde, lui avait chargé de veiller sur sa progéniture. Jusqu’à présent, il n’a pas dérogé à ces recommandations », atteste-t-il. Mame Fatou Ndiaye, nièce et gendre, qualifie son oncle de « mer intarissable ». « Il me traite avec la même déférence que ses propres fils. Au-delà du respect et de la considération, il n’a rien d’un homme distant », ajoute-t-elle. « Le tambour, j’en avais fait un métier, c’est pourquoi je ne l’ai pas regretté. C’est grâce à ce travail que j’ai construit ma maison, amené ma mère à La Mecque et m’y suis rendu également », affirme-t-il. Contrairement à la nouvelle génération, Mbassou savait se faire rare. « Je connaissais ma valeur. Je ne jouais pas n’importe où ou n’importe quand comme le font aujourd’hui les jeunes. J’ai réussi à inculquer cette valeur à ma famille. Autant qu’ils sont, ils travaillent et ne comptent pas seulement sur les percussions pour vivre », ajoute-t-il.
À travers sa profession, il a tissé des liens profonds au sein de la corporation. « Doudou Ndiaye Coumba Rose entretenait avec moi une relation d’amitié sincère. C’est lui qui m’a emmené à La Mecque en 2000 », déclare-t-il.
Le rêve brisé de devenir médecin à la suite d’une fracture du bassin à 13 ans
Des liens solides ont également été noués avec les maires de Rufisque, où il a servi comme conseiller municipal jusqu’à sa retraite. Parmi eux, Cora Fall et Mbaye Jacques Diop l’ont particulièrement marqué, même s’il reste reconnaissant envers les autres. « C’est Cora Fall qui a construit ce bâtiment en 1975. Il m’avait offert un billet pour le pèlerinage à La Mecque que j’ai remis à ma mère », indique-t-il.
Mbassou souligne également que c’est Mbaye Jacques Diop qui l’a recruté à la mairie, avec un salaire qu’il jugeait appréciable, jusqu’à son départ à la retraite, avec une pension à la clé. « Ndiawar a embauché mon fils aîné. Mamaya a aussi embauché un de mes fils, de même que Daouda Niang », souligne-t-il.
Après plus de 30 ans de carrière, Mbassou Ngom décide de prendre sa retraite en 1993, lorsque la relève est assurée par son fils aîné, Ndiapaly. « J’ai arrêté quand mon fils avait acquis le savoir, à 20 ans. Je me suis dit que j’avais une bonne relève », révèle-t-il. Tout ce qu’il n’a pas réussi à accomplir durant sa riche carrière, ses enfants le portent aujourd’hui avec brio. « Je n’ai pas eu l’occasion de faire des tournées à l’étranger, mais mes enfants ont ce privilège. Le benjamin de la famille est au Théâtre national Daniel Sorano, où il est le chef tambour-major du ballet La Linguère », souligne-t-il.
Loin d’être son choix initial, Mbassou Ngom a embrassé ce métier à la suite d’une épreuve douloureuse vécue durant son enfance. Après avoir été initié à l’apprentissage du Coran à l’âge de 4 ans, jusqu’en 1954, il fait ses débuts à l’école des garçons pour apprendre le français. « Lorsque je devais faire les classes de Cm1 et de Cm2, nous avons été transférés à l’école de Mérina, qui venait d’être inaugurée en 1958 », se souvient-il. Sa volonté de devenir médecin est alors brisée par un terrible accident. « J’avais opté pour devenir médecin, mais à la veille de mon entrée en sixième, en 1960, je me suis battu avec un camarade et je suis mal retombé. Je me suis fracturé la hanche », se rappelle-t-il avec amertume, évoquant cet épisode douloureux qui a mis fin à son rêve d’adolescent et l’a éloigné des bancs de l’école. « Je n’ai pas pu passer cet examen. Je suis resté cloué au lit pendant cinq ans, sans pouvoir marcher, entre opérations et plâtres », explique-t-il, le cœur lourd. Il en garde une séquelle qui le suit encore aujourd’hui : une mobilité réduite. « Je ne suis pas né comme cela. À l’époque, la médecine n’était pas développée comme aujourd’hui pour assurer une bonne prise en charge », indique-t-il.
Mbassou Ngom prend avec philosophie son destin. « C’est un vrai croyant. Il accepte son handicap physique », témoigne le Jaraaf.