Duel en haute sphère: le quotidien sous silence

13 novembre 2025

Le « Téra-meeting » du 8 novembre, tenu devant l’esplanade du stade Léopold-Sédar-Senghor, a représenté une étape marquante dans la remobilisation militante de Pastef. En rassemblant une foule décrite par plusieurs médias comme l’une des plus importantes des dernières années, Ousmane Sonko a mêlé un cadre programmatique — appel à des « sacrifices » et à un effort collectif pour la nation — à une posture résolument combative visant l’opposition, une partie du système judiciaire, ainsi que certains « alliés » au sein de la coalition présidentielle. Ce cadrage, empreint d’un ton d’offensive, visait autant la scène politique nationale que l’arène interne à la majorité.

La première réaction du chef de l’État s’est manifestée sur le plan politico-organisationnel. En effet, par une lettre datée du 11 novembre 2025, Bassirou Diomaye Faye a mis fin à la mission d’Aïda Mbodj à la tête de la coalition « Diomaye Président » et a désigné l’ex-Première ministre Aminata Touré pour piloter le processus de réorganisation. Cette décision a été rendue officielle par des canaux institutionnels et relayée par les principaux sites d’information, Aminata Touré elle-même ayant communiqué sur le contenu. Par ce geste, la présidence a repris en mains l’architecture de la coalition, à un moment où l’articulation entre le parti, l’État et la coalition revenait à devenir une question stratégique.

Cette décision a immédiatement pris une dimension interprétative qui dépassait la simple « gestion des structures ». D’un côté, certains observateurs y voient un « cadrage » rappelant que l’autorité d’investiture et l’arbitrage appartiennent au président de la République, même sur la chaîne de la coalition. D’un autre côté, des analyses mettent en lumière le caractère contradictoire par rapport à la préférence affichée publiquement par Ousmane Sonko lors du « Téra-meeting », où il avait nommé Aïda Mbodj. La narration dominante des heures qui ont suivi a d’ailleurs présenté l’événement comme une épreuve de force symbolique au sommet de l’exécutif.

Au sein de Pastef et de la majorité, la réaction s’est déclinée sur un double registre. Un registre public, où l’on réaffirme la loyauté du tandem et la continuité de la feuille de route, afin d’étouffer l’idée d’une « guerre des chefs », et un registre plus conflictuel, où l’on conteste les prérogatives de pilotage de la coalition et la légitimité des « alliés » présents ou agrégés.

L’argument en faveur de la présidentialisation de la décision « coalitionnaire » a trouvé un écho dans des rappels historiques. Plusieurs acteurs ont publié des éléments recontextualisant le moment de 2024 où le candidat Faye avait été présenté comme chef de la coalition « Diomaye Président ». Ces rappels, s’ils vise à convaincre l’opinion, s’adressent surtout à la base militante afin d’inscrire l’acte du 11 novembre dans une continuité juridico-politique.

Hors du camp au pouvoir, l’opposition a interprété l’épisode comme la confirmation d’un « bicephalisme tendu ». Les commentateurs y ont vu un signe de fragilité. Pour l’opposition, en effet, l’exécutif, fort de son maillage parlementaire, serait contraint d’assumer sur la place publique une compétition de leadership. Cette lecture a été renforcée par une couverture internationale qui, au-delà du dessin interne à la coalition, a relié cet affrontement à des enjeux économiques sensibles, notamment la trajectoire de la dette et le dialogue avec le FMI. Dès le 9 novembre, Ousmane Sonko avait qualifié de « honteuse » l’option d’un éventuel reprofilage de la dette proposée par le Fonds. Trois jours plus tard, des dépêches ont mis en évidence que la querelle autour du leadership de la coalition nourrissait les doutes des marchés et s’invitait dans le rythme des négociations financières. Cette connexion entre politique et finances n’est pas neutre. Elle réactive une tension déjà signalée par des analyses : le contraste entre un président au registre plus technocratique et un Premier ministre au verbe offensif et à l’approche de mobilisation continue. L’« hyper-présidentialisation » conjoncturelle de la décision relative à la coalition, au lendemain d’un meeting de très forte visibilité du chef de la majorité, peut être lue comme un rééquilibrage institutionnel par le haut et comme un rappel que l’arbitre ultime de la majorité est celui qui détient la signature de l’État.

Sur le plan strictement partisan, l’entrée d’Aminata Touré produit trois effets. Premièrement, une nomination porteuse d’un message politique : confier la réorganisation à une figure familière des coalitions peut être perçu comme une volonté d’ouverture. Deuxièmement, un effet de « neutralisation » : décaler la controverse d’un antagonisme binaire (Sonko/Mbodj) vers une figure tierce, potentiellement mieux acceptée par certains segments externes à Pastef. Enfin, un effet de « calendrier » : en annonçant une passation et un processus de restructuration, la présidence politise le temps au profit d’un agenda gouvernemental chargé (défense, souveraineté, budget, trajectoire de dette).

Le « Téra-meeting » a aussi engendré des effets d’entraînement sur les plans sécuritaire et territorial. Alors qu’un rassemblement était prévu le même jour à Dakar par le collectif « Ñaxtu National », les autorités préfectorales ont privilégié une logique d’ordre public. Interdiction du site initial de Sacré-Cœur 3 et proposition de délocalisation, suivies d’un dispositif policier préventif. Cette posture, qui a évité des heurts majeurs, a néanmoins nourri les critiques d’une majorité accusant le pouvoir de « choisir ses foules », un reproche récurrent dans les cycles de mobilisation concurrents. La question de l’égalité d’accès à l’espace public redevient ainsi un test de crédibilité pour un pouvoir élu au nom d’une rupture démocratique.

Reste le cœur du différend. S’agit-il d’une divergence stratégique passagère ou d’un conflit de légitimité plus profond ? La séquence suggère que l’exécutif expérimente une cohabitation interne entre deux rationalités. Celle d’un Premier ministre, chef de parti, qui s’appuie sur un discours mobilisateur pour consolider son socle et celle, « institutionnelle », d’un président qui intègre les contraintes financières et internationales et cherche à réorganiser l’équilibre de la coalition à l’aune des réalités budgétaires et institutionnelles.

Dans l’immédiat, les marchés, les bailleurs et une partie de l’opinion évaluent non seulement la vigueur des foules mais aussi la cohérence des décisions et la crédibilité des trajectoires, notamment en matière de dette.

Il subsiste toutefois un point aveugle dans cette joute politique. Il s’agit de la voix des Sénégalais dans leur vie quotidienne. Alors que les projecteurs se braquent sur les jeux internes à la majorité et sur le rythme des nominations à venir, nul ne semble accorder la même urgence à résoudre les difficultés concrètes que rencontrent les populations. Entre chômage et inactivité des jeunes, hausse du coût de la vie, fractures territoriales et déliquescence des services publics, le malaise social s’étend dans un silence pesant. Tant que la stratégie du pouvoir restera dominée par les jeux internes et non par la traduction d’un agenda social tangible, les promesses de « rupture » risquent de demeurer des slogans sans effets.

Et pour couronner le tout, le Premier ministre — qui avait annoncé être parti en vacances avant d’être aussitôt vu en train d’intervenir devant les militants et sympathisants du Téra-meeting — a brillé par son absence au Conseil des ministres d’hier. Ce qui ne présage pas d’un horizon apaisé.