À l’occasion de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, alors que les conflits persistent et que les grandes puissances se livrent à des rivalités féroces, Gorgui Diouf, docteur en droit public et spécialiste du droit international public, des relations internationales et de géopolitique, ainsi qu’expert du droit onusien, propose une lecture critique du multilatéralisme contemporain. Dans cet échange, il explore les limites du système des Nations unies, la paralysie du Conseil de sécurité, les enjeux d’une réforme et la recomposition des équilibres mondiaux.
La 81e Assemblée générale de l’ONU s’ouvre dans un contexte de conflits variés et de tensions entre grandes puissances. Selon vous, quel miroir du monde cette rencontre peut-elle offrir ?
Cette 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies va mettre en lumière un ordre mondial qui a perdu ses repères juridiques et moraux. On observe une dérive du droit international public. Les principes fondamentaux qui avaient structuré l’architecture mondiale après 1945 — sécurité collective, règlement pacifique des différends (au titre du chapitre VI et des articles 33 et 38 de la Charte), ainsi que l’interdiction du recours à la force (article 2, paragraphe 4) — semblent aujourd’hui être bafoués par ceux qui auraient dû les défendre. Le Conseil de sécurité s’apparente à une scène où l’autorité juridique des Nations unies est absorbée par les cinq membres permanents. Chacun brandit le droit de veto non pas pour sauvegarder la paix, mais pour protéger ses propres intérêts géostratégiques. Résultat : des conflits comme ceux qui agitent le Sahel, le Soudan ou l’est de la République démocratique du Congo s’enlisent et l’ONU demeure impuissante face à la fragmentation de régions entières. Cette Assemblée générale, dans ce cadre, reflète un monde où le droit se réduit à un outil au service de la puissance.
Face à la multiplication des crises et à l’entrave du Conseil de sécurité, l’ONU possède-t-elle encore les leviers politiques nécessaires pour influencer réellement les principaux conflits internationaux ?
La réponse est non et il convient de le dire avec clarté. L’ONU a perdu sa capacité d’action politique parce que sa structure même est entachée dès l’origine. Dans mes analyses, j’évoque ce que j’appelle la « tare congénitale » du système onusien. La Charte de San Francisco, rédigée en 1945 par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, répondait à un monde qui n’existe plus et n’a jamais prévu les conflits armés internes, les guerres civiles, les rébellions ou les formes de terrorisme qui déchirent l’Afrique. L’ONU a dû improviser des opérations de maintien de la paix qui, aujourd’hui, ne reposent sur aucune base juridique explicite de la Charte. Et ces bricolages démontrent leurs limites. Le Conseil de sécurité est paralysé par le veto. L’Assemblée générale se limite à des recommandations non contraignantes. Le Secrétaire général occupe une place politique majeure, mais les mains restent liées. L’ONU n’est pas impuissante par accident ; elle est inopérante par sa propre conception. Cette impuissance est d’autant plus criante en Afrique, où les conflits internes présentent des dynamiques complexes et où les puissances n’ont souvent aucun intérêt à intervenir.
La réforme du Conseil de sécurité est régulièrement évoquée. Peut-on espérer des avancées concrètes, notamment concernant la représentation de l’Afrique ?
La lucidité exige de dire que peu d’avancées majeures seront réalisées dans l’année en cours ni l’année prochaine. Les cinq membres permanents ne renonceront jamais à leur privilège; le droit de veto est perçu comme un attribut de souveraineté et un instrument de domination. L’Afrique en milite pour une réforme depuis des décennies, mais elle se heurte à un mur. Cela dit, cette session est une nouvelle opportunité pour le Sénégal et pour l’Union africaine de présenter le problème sous l’angle de la justice plutôt que d’un simple ajustement technique. Il ne s’agit pas seulement de déterminer qui siège au Conseil, mais également de définir quel type de monde nous souhaitons. Un monde où 1,4 milliard d’Africains n’a pas de siège permanent au sein du Conseil est profondément inéquitable. Cette injustice nourrit directement l’instabilité sur le continent. Tant que l’Afrique ne bénéficiera pas d’une représentation digne, les choix relatifs à la paix et à la sécurité en Afrique se feront sans les Africains, et souvent contre eux.
Dans un contexte de rivalités croissantes entre les puissances occidentales, la Chine, la Russie et les pays du Sud global, observe-t-on une recomposition durable des rapports de force au sein des Nations unies ?
Oui, on assiste à une évolution historique. Le monde, autrefois dominé par une bipolarité ou une hégémonie américaine, s’oriente vers une configuration multipolaire où la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil et les pays du Sud global jouent un rôle de plus en plus déterminant. Mais multipolarité ne signifie pas automatiquement paix ou justice. Le véritable risque est que cette redistribution des pouvoirs s’effectue dans une dynamique de confrontation, potentiellement une nouvelle guerre froide où l’Afrique pourrait devenir le terrain d’affrontements. Le Sénégal, comme la plupart des pays africains, refuse d’être un simple pion dans ce jeu. Nous devons devenir des acteurs et non des enjeux. D’où une diplomatie sénégalaise qui se veut audacieuse, non alignée mais non neutre, engagée fermement pour le droit international, pour la justice et pour la paix.
Au-delà des questions de paix et de sécurité, l’environnement, le financement du développement et la gouvernance de l’intelligence artificielle figurent aussi à l’ordre du jour. Quels résultats concrets les pays africains peuvent-ils en attendre ?
Les attentes sont immenses, mais les résultats risquent d’être décevants. Sur le climat, l’Afrique subit les conséquences d’un réchauffement qu’elle n’a pas provoqué, pendant que les promesses de financement restent insuffisantes ou non tenues. En matière de développement, l’architecture financière internationale semble conçue pour maintenir les États africains dans une dépendance structurelle. En ce qui concerne l’intelligence artificielle, l’Afrique risque d’être davantage un marché pour les technologies étrangères que le lieu où l’on développe et régule ces outils. Cependant, il existe une ligne directrice que les pays africains peuvent et doivent incarner : exiger que ces questions soient traitées dans une logique de justice globale et non comme de la charité. Le Sénégal doit porter une voix robuste en faveur d’un financement climatique équitable, d’une réforme de la gouvernance économique mondiale et d’un cadre de gouvernance de l’IA qui protège les droits humains et la souveraineté des peuples. Ces combats sont inextricablement liés à la quête de la paix.
Pour le Sénégal, quelles devraient être les priorités diplomatiques lors de cette tribune et quelle place le pays peut-il occuper dans les discussions sur la réforme de la gouvernance mondiale ?
Le Sénégal détient une carte stratégique à jouer, et il convient de l’exercer avec discernement et courage. Sa priorité première est d’être la voix de l’Afrique en faveur de la réforme du Conseil de sécurité. Le Sénégal bénéficie d’une légitimité historique : il est un pays stable, démocratique et respectable, qui a largement contribué aux opérations de maintien de la paix. Il doit devenir l’étendard de cette revendication pour une justice institutionnelle.
La seconde priorité consiste à proposer une nouvelle approche pour la sécurité au Sahel, plaidant pour une démarche qui ne se limite pas au volet militaire, mais qui s’attaque aussi aux causes profondes: pauvreté, exclusion, éducation insuffisante.
La troisième priorité, plus fondamentale encore, est de faire du Sénégal le laboratoire d’une culture africaine de la paix. Le pays dispose d’un capital précieux : une culture du dialogue et de la tolérance, une tradition de médiation et de paix. Il doit transformer cette richesse en une diplomatie culturelle de la paix, en investissant massivement dans l’éducation à la paix, la formation des jeunes et la promotion de valeurs non-violentes. « La paix ne se décrète pas à New York ; elle se construit dans les esprits », dès les écoles et les villages. Le Sénégal peut et doit être le pionnier de cette approche.
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