Son sourire donne le ton. Le docteur Fatma Guenoun rit avec aisance, esquisse des plaisanteries au détour d’une réponse et garde une pointe de malice dans une conversation consacrée à une maladie qui bouleverse tant de vies. Cette gaieté accompagne pourtant une histoire profondément liée à la souffrance des femmes qu’elle reçoit depuis des années dans les services de cancérologie.
Au fil de son parcours, elle a croisé des patientes pour qui le diagnostic ouvrait aussi une bataille financière, avec des traitements difficiles à financer et des familles contraintes à d’improviser des sacrifices lourds. Elle a choisi de porter leur cause, de solliciter des soutiens et de faire entendre leur voix. Le cancer a fini par croiser son propre chemin avec la découverte d’une masse, les examens et la chirurgie, l’entraînant dans une vie de patiente qu’elle connaît de l’intérieur. Face à l’épreuve, son humour demeure, soutenu par la foi et par le soutien de ses proches.
On remarque d’abord son sourire. Il accompagne sa voix, ses souvenirs et même les passages les plus lourds de son récit. Dr Fatma Guenoun parle du cancer avec les mots d’un médecin habitué aux consultations, aux diagnostics, aux traitements et aux inquiétudes des familles, mais son parcours personnel donne à ses paroles une résonance particulière. Lorsqu’on lui demande qui se cache derrière la médecin et la présidente de la Ligue sénégalaise contre le cancer, elle répond en revenant à l’essentiel, à sa famille, à ses liens et à son engagement auprès des femmes fragiles. « C’est une femme. Une femme qui est mère de famille, qui est sœur, qui est tante, qui est grand-mère et qui est épouse. Je suis une femme aussi engagée dans les causes des femmes démunies ». La réponse dit beaucoup de celle qui dirige la Ligue sénégalaise contre le cancer (Lisca). La blouse blanche représente une partie de son parcours. La présidence de l’association en représente une autre. Au centre, il reste une femme attachée aux siens et attentive aux vies fragilisées par la maladie et par les difficultés financières.
Son engagement prend racine à l’hôpital, car, elle y a rencontré des femmes venues chercher des soins avec leurs inquiétudes, leurs ordonnances et leurs moyens limités. Une consultation pouvait rapidement se transformer en épreuve économique. Une biopsie, un traitement, une séance de chimiothérapie pouvaient engager des sommes capables d’épuiser les économies d’une famille. Certaines vendaient leurs bijoux, des maris cédaient leurs voitures et des familles mettaient leurs maisons en vente pour tenter de financer les soins. « Le déclic, ça vient de l’hôpital. Je suis médecin dans un institut du cancer où je reçois des femmes, des femmes démunies », confie-t-elle. À partir de là, son engagement a pris une dimension plus large.
Elle cherche des appuis, interpelle, mobilise et fait de la prise en charge des femmes atteintes de cancer une cause à porter collectivement. L’histoire de la Lisca garde notamment la trace d’un mois d’octobre 2014. L’association disposait alors de moins de 100.000 FCfa dans ses comptes pour lancer « Octobre Rose ». Des lettres sont envoyées, des rubans sont remis à la ministre de la Santé de l’époque, le professeur Awa Marie Coll Seck, avec l’espoir qu’ils arrivent jusqu’au Président Macky Sall. Le 1er octobre, lors du Conseil des ministres, le Président demande à chaque ministre de soutenir au moins cent femmes. La campagne a changé alors d’échelle et les soutiens ont afflué. Dr Fatma Guenoun raconte cet épisode avec la mémoire précise de celle qui a vécu le passage d’une association disposant de moyens dérisoires à une organisation capable de mobiliser autour d’une cause nationale. « Nous sommes partis de zéro franc et nous sommes arrivés à plusieurs millions avant la fin de la campagne », se rappelle-t-elle, guillerette.
Le goût du combat
Le cancer finit pourtant par entrer dans sa propre histoire. Elle découvre elle-même une masse au niveau du sein. En tant que médecin, elle connaît les étapes qui suivent. Mammographie, biopsie, résultats et puis discussion avec le chirurgien. Elle connaît aussi son terrain familial, marqué par plusieurs cas de cancer, notamment cinq cas de cancers. La décision est prise avec son chirurgien. « C’est moi-même qui ai diagnostiqué ma masse. J’ai fait la mammographie, la biopsie et j’ai eu les résultats. En accord avec mon chirurgien, nous avons décidé de faire une mastectomie parce que je suis un sujet à risque », nous confie-t-elle. Dans son récit, la découverte du cancer garde une place particulière. Elle parle de sérénité, avec la distance de celle qui a déjà connu plusieurs interventions chirurgicales pour des tumeurs bénignes et qui a appris à accueillir les épreuves médicales avec lucidité. Cette expérience personnelle nourrit aussi une réflexion sur le rapport aux femmes qu’elle accompagne à la Lisca. Son regard reste marqué par la même attention.
Elle a toujours cherché à soutenir psychologiquement les patientes. Face à sa propre maladie, elle puise elle aussi dans les ressources qui permettent de tenir. La foi occupe une place importante dans son récit, avec le soutien de sa famille et de ses amis. « Je me soutiens moi-même grâce à la foi et au soutien de mon entourage, de ma famille et de mes amis ». Son combat garde aussi une dimension collective. Dans les couloirs de l’hôpital, dans les campagnes de dépistage et dans les échanges avec les malades, elle mesure les progrès accomplis et les difficultés qui demeurent. La prise en charge du cancer reste coûteuse et la couverture par la Couverture maladie universelle reste insuffisante. Certaines chimiothérapies conventionnelles bénéficient de dispositifs de gratuité et certains produits ont connu des réductions de prix.
Battre le cancer à tout point de vue
La question des ruptures de médicaments reste toutefois une source majeure de préoccupation. Elle évoque encore une ordonnance reçue le jour même de l’entretien. Un produit prescrit figure en rupture. Pour une personne qui commence son traitement, l’absence d’un médicament ne représente jamais une information anodine. Elle nourrit l’angoisse, fragilise le moral et fait naître des interrogations sur la continuité des soins. « Ce qui me révolte, ce sont les ruptures. Quand on commence un traitement et qu’un produit est en rupture, ça pose des problèmes psychologiques aux malades », explique Dr Guenoun. Elle connaît donc les deux côtés de la maladie. Celui de la médecin qui explique, oriente et accompagne et celui de la patiente qui reçoit un résultat, traverse une intervention et apprend à vivre avec une nouvelle réalité corporelle. Entre ces deux expériences, elle garde la conviction, celle d’une lutte qui mérite d’être menée avec courage et avec foi. Aux femmes qui viennent de recevoir un diagnostic, elle adresse un message qui ressemble à sa personnalité, direct, chaleureux et tourné vers l’espoir.
« Il faut croire, avoir la foi et dire qu’on peut guérir. Avoir le cancer, c’est un combat, mais on peut gagner le combat », gage-t-elle. Elle revient enfin au dépistage, son autre bataille. Son appel s’adresse aux femmes, mais aussi à leur entourage. Elle demande aux hommes de pousser leurs épouses à faire consulter, aux enfants d’encourager leurs mères, aux cousins et aux oncles de rappeler aux femmes de leur famille l’importance du dépistage. « Moi, ce que je vais dire à toutes les femmes, c’est d’aller se faire dépister. Je dis aux époux, aux enfants, aux cousins, aux oncles d’inciter les femmes de leur entourage à aller se dépister ». Elle sourit encore lorsqu’elle parle. Le rire accompagne la gravité du sujet sans l’effacer. Fatma Guenoun continue avec sa foi, son humour et une conviction forgée au contact des malades, des familles et de sa propre histoire. Son combat pour les femmes porte désormais la marque d’une expérience intime. Une expérience qui donne à sa voix une profondeur particulière lorsqu’elle parle de dépistage, de soins et d’espoir.