Nommé à la tête de l’Institut national du pétrole et du gaz (Inpg) en juillet 2024, Fall Mbaye n’incarne pas une simple gestion de transition. Cet ingénieur de haut niveau ne suive ni ego ni culte de la hiérarchie; il affirme qu’il « respecte tout le monde ». Docteur en génie électronique, Mbaye porte une conviction rare dans un secteur souvent pressé par l’urgence : « sans un capital humain solide, l’or noir n’éclaire rien ». Portrait d’un technicien qui devient stratège.
Dans le tumulte du secteur pétrolier sénégalais, Fall Mbaye avance à contre-courant. Pendant que beaucoup évoquent les barils, lui met l’accent sur les cerveaux. Il ne parle jamais d’une ruée vers l’or noir. Non. Ce mot ne lui convient pas : trop précipité, trop bruyant. Le directeur général de l’Institut national du pétrole et du gaz (Inpg) privilégie les trajectoires lentes et les systèmes cohérents, les formations solides. Dans son bureau, au Point E, le ton est posé, la parole mesurée. L’homme, de stature moyenne, ne monte jamais le ton, mais ses propos tranchent avec l’enthousiasme ambiant. « Le pétrole et le gaz ne constituent pas une finalité en soi. Ce sont des leviers. Ce qui compte, ce sont les compétences que nous bâtissons autour », déclare-t-il.
Il parle d’énergie comme on parle d’avenir. Sans emphase ni slogans. Dr Fall Mbaye choisit ses mots avec la précision d’un calibrage de circuit électronique : rien de superflu, rien d’ambigu. Depuis juillet 2024, date de sa nomination, il porte une mission stratégique : préparer les Sénégalais aux métiers d’un secteur qui s’apprête à entrer en production après des années d’attente, de débats et de promesses.
Une trajectoire façonnée par la rigueur
À l’Inpg, fondée en 2017, il prend les rênes d’un outil encore jeune mais stratégique : la seule institution officiellement accréditée au Sénégal pour former aux métiers du pétrole, du gaz et des mines. Pour lui, l’enjeu va au-delà de la simple délivrance de diplômes. « Au quotidien, son influence se lit davantage dans la méthode que dans les discours. Organisé, direct, exigeant sur l’efficacité, le Dg imprime un mode de travail qui pousse les équipes vers le haut », témoigne Babacar Kébé, directeur de la Régulation, du Contrôle et de la Qualité.
Alors que le Sénégal s’apprête à entrer dans l’ère pétro-gazière avec les projets Sangomar et le gisement gazier GTA, Mbaye met en garde contre une illusion dangereuse : croire que la richesse viendra automatiquement des hydrocarbures. « Un pays peut extraire du pétrole et rester pauvre s’il ne maîtrise pas la chaîne de valeur. Le contenu local commence par la formation », affirme-t-il.
Sous son impulsion, l’Inpg renforce ses licences, masters, MBA spécialisés, mais aussi ses formations techniques certifiantes destinées aux métiers de terrain : maintenance, sécurité offshore, instrumentation, mécanique industrielle. Une orientation résolument tournée vers le concret. « Nous ne formons pas seulement pour des diplômes, nous formons pour une véritable employabilité », affirme-t-il avec conviction. Le contenu local, concept central dans la gouvernance pétrolière sénégalaise, n’est ni slogan politique ni quota artificiel : « Ce n’est pas exclure les autres. Il s’agit de rendre les Sénégalais compétents, crédibles et indispensables. »
L’Inpg multiplie ainsi les partenariats avec des universités, des centres de recherche et des opérateurs industriels, au Sénégal comme à l’international, afin d’aligner les curricula sur les besoins réels du secteur. Cette obsession pour la compétence n’est pas théorique; elle est le fruit d’un parcours personnel exigeant.
Né à Mbacké, formé au lycée Limamoulaye, Fall Mbaye s’est très tôt distingué par une rigueur académique qui le mène à l’École polytechnique de Dakar, où il se classe premier de sa promotion en génie électrique. La suite se poursuit dans les grandes écoles françaises, à Toulouse, à l’Enseeiht (École nationale supérieure d’électrotechnique, d’électronique, d’informatique, d’hydraulique et des télécommunications), où il obtient un diplôme d’ingénieur en électrotechnique, électricité et automatisme, encore premier de sa promotion.
Dans les laboratoires comme dans l’industrie, il apprend à penser les systèmes complexes, à anticiper les pannes et à concevoir pour durer. Une culture d’ingénierie qu’il étend ensuite dans les grandes entreprises technologiques européennes. Sa carrière débute en 1986, lorsqu’il occupe le poste de directeur de la technologie chez Bull Electric, en France. Puis il occupe celui de directeur des chefs de projet chez Eurotherm International Ssd à Paris, de 1988 à 1990, une expérience qui renforce ses aptitudes en gestion de projets technologiques d’envergure.
Fall Mbaye rejoint ensuite la holding suisse Ascom, où il occupe le rôle de directeur des chefs de projet pendant près de 17 ans, de 1990 à 2007, dans le secteur des télécommunications.
Penser l’après-pétrole
Sa maîtrise du collectif et des projets complexes l’entraîne naturellement vers des responsabilités d’un autre calibre au sein de Comet Ag, une multinationale suisse spécialisée dans les rayons X. D’abord directeur des générateurs à rayons X de 2007 à 2016, il est ensuite promu directeur de la technologie de puissance, poste qu’il occupe depuis 2016. Un manager façonné par l’expérience, dont l’autorité repose avant tout sur l’humain. « Ce qui m’a le plus marqué, c’est son respect pour le personnel. Il respecte tout le monde, sans distinction de poste et veille réellement aux conditions de travail des agents », confie Babacar Kébé. Moussa Oulare, directeur Business Unit à l’Inpg, confirme : « Le Directeur général a une culture de la réactivité. Il nous pousse à ne jamais rester sur nos acquis. Il est très disponible et toujours à l’écoute de ses collaborateurs. »
Passionné par l’innovation, Mbaye a aussi obtenu un certificat en économie émergente de l’université Harvard, élargissant ainsi sa vision des affaires et des marchés mondiaux. Mais, même avec ce regard élargi vers l’économie et les marchés globaux, Fall Mbaye ne dévie pas de sa boussole : comprendre avant d’agir, structurer avant d’exploiter.
Derrière la fonction, l’homme reste discret. Peu enclin au spectacle, le directeur général privilégie le long terme à l’effet d’annonce. Sa parole, souvent technique, peut aussi prendre une tonalité plus philosophique. « Le véritable défi n’est pas le pétrole. Le vrai défi, c’est ce que nous en ferons lorsque les réserves seront épuisées », souligne l’expert. Dans les forums internationaux, notamment lors des rencontres Msgbc Oil, Gas & Power, il défend une vision sobre mais ferme : l’Afrique ne doit plus être seulement un territoire d’extraction, mais devenir un espace de savoir et de compétences.
À la tête de l’Inpg, Fall Mbaye incarne cette génération de décideurs qui considère l’énergie non comme une rente mais comme une transition à construire. Une transition qui ne se décrète pas, mais qui se bâtit patiemment, dans les salles de classe, les ateliers et les laboratoires. Et si le pétrole promet des milliards, il mise sur quelque chose de plus durable : l’intelligence formée.