À l’annonce des résultats en Côte d’Ivoire, dans une indifférence qui frôlait le bruit blanc des consciences, Alassane Ouattara, âgé de 83 ans, s’impose pour un quatrième mandat. Le même jour, au Cameroun, Paul Biya, 92 ans, voyait sa victoire à nouveau entérinée. Une interrogation persiste, obstinée et tenace, comme un souffle qui ne se tait pas : qu’est-ce qui demeure vraiment de la promesse démocratique en Afrique subsaharienne ?
Ces réélections répétées ne relèvent pas d’un simple mécanisme électoral; elles mettent en lumière un épuisement structurel, politique et institutionnel, celui d’une démocratie qui a perdu sa substance et qui n’est plus qu’un rituel dépourvu de toute capacité transformative. Elle ne sait plus répondre aux demandes de renouveau et de dignité que portent les sociétés africaines.
Depuis les indépendances, la démocratie « occidentale » s’est imposée comme le modèle de la liberté et de la justice, promettant l’égalité, le pluralisme et des élections transparentes. Plus de six décennies après, cet idéal rencontre les réalités du continent. L’Afrique, riche de sa jeunesse et de ses ressources, reste entravée par la pauvreté, gangrenée par la corruption et appauvrie par des institutions affaiblies. La démocratie, censée libérer et donner la parole au peuple, n’est plus qu’un théâtre où l’injustice prospère. Le pouvoir étouffe toute volonté populaire et les rêves des peuples se consument, s’éteignant dans le silence complice du pouvoir et de l’histoire.
Si la démocratie montre ses limites en Afrique, elle n’épargne pas non plus ses lieux de naissance.
Aux États-Unis, censé berceau de la liberté, les fractures politiques s’élargissent. L’élan qui devait rapprocher les camps se transforme en division, et l’hostilité devient la norme. Deux camps s’affrontent comme deux nations partageant le même territoire. L’assaut du Capitol révèle la fragilité d’un système ébranlé par la polarisation et par la méfiance des citoyens.
En France, la Ve République, longtemps présentée comme un exemple de stabilité institutionnelle, révèle aujourd’hui ses limites face à la polarisation et à l’érosion du lien entre les citoyens et les institutions. Destinée à concentrer le pouvoir exécutif pour assurer une gouvernance efficace, elle montre que la stabilité formelle peut se muer en rigidité, entravant la capacité du système à répondre aux mutations sociales et aux attentes populaires. Depuis les législatives de 2022, le chef de l’État, Emmanuel Macron, ne bénéficie plus d’une majorité claire au Parlement, obligeant à gouverner dans un contexte de fragilité permanente et de compromis incertains. La succession rapide de quatre Premiers ministres en quelques années illustre la difficulté d’assurer une continuité politique face à l’opposition et au désenchantement citoyen.
Au Royaume-Uni, la démocratie parlementaire, riche de siècles d’histoire et réputée pour sa souplesse, n’échappe pas à des tensions. Elle a été secouée par le Brexit, qui a mis en lumière des divisions internes et des incertitudes prolongées. Westminster est devenu le théâtre d’un sentiment d’impuissance, fragilisant la cohésion nationale et révélant l’incapacité des institutions à traduire la volonté populaire de façon concertée. Les crises gouvernementales répétées et les luttes internes au sein des partis dominants montrent que même une démocratie ancienne peut être paralysée par des conflits durables et par la perte de confiance des citoyens envers leurs représentants.
Ces exemples, situés au cœur des pays occidentaux, démontrent que la démocratie, loin d’être un modèle parfait, traverse une crise de sens et de légitimité. Si elle vacille dans ses bastions historiques, peut-elle vraiment s’imposer comme modèle universel, notamment en Afrique subsaharienne, où les réalités politiques, sociales et culturelles diffèrent profondément ?
Le bilan démocratique du continent demeure contrasté. Des élections pluralistes existent, mais elles ne suffisent pas à garantir une démocratie vivante. Le pouvoir demeure largement personnalisé, la compétition électorale n’est qu’un rituel et la voix du peuple se dissout dans les pratiques du système, trahissant ses aspirations.
Cette réflexion s’articule autour de deux axes. La première partie examinera les limites du modèle démocratique importé, en mettant l’accent sur les dérives institutionnelles et électorales, le retour du pouvoir militaire et les conséquences de ces désillusions. La seconde partie explorera les perspectives d’une démocratie africaine enracinée, éducative et adaptée aux réalités locales, fondée sur la gouvernance traditionnelle, l’éducation civique et l’inspiration tirée des expériences asiatiques.
Première partie : Les limites du modèle de la démocratie occidentale importé en Afrique subsaharienne
Lorsque l’Afrique subsaharienne s’est émancipée, elle a adopté massivement le modèle occidental, proclamant la souveraineté du peuple, la séparation des pouvoirs et le pluralisme politique. Cette promesse portait l’assurance d’une démocratie capable de libérer les citoyens, de garantir l’égalité des voix et d’établir des institutions solides. Pourtant, plusieurs décennies plus tard, cette promesse paraît largement compromise. Les scrutins existent, mais ils n’empêchent pas la personnalisation du pouvoir. Les constitutions se modifient au gré des ambitions, les mandats se prolongent sans limite, et la transparence ainsi que l’alternance restent des idéaux rarement atteints.
Derrière l’apparence des élections et des appareils institutionnels, la réalité est celle d’une démocratie vide de substance, confrontée à la concentration du pouvoir et à l’érosion des élites. Là où le peuple devrait être souverain, ses voix se perdent dans le néant, et l’alternance démocratique n’est que le décor d’un théâtre sans effet réel. Lorsque la légitimité des dirigeants s’amoindrit, l’intervention militaire peut apparaître comme une nécessité brutale, illustrant le désenchantement profond des sociétés confrontées à des institutions défaillantes.
Cette première partie propose d’examiner les limites du modèle de démocratie importé en Afrique subsaharienne à travers trois axes étroitement liés : les dérives de la démocratie civile avec les mandats qui s’allongent et les crises institutionnelles, le retour des coups d’État et du pouvoir militaire comme symptômes d’un désenchantement démocratique, et enfin la généralisation de ces dérives ainsi que leurs conséquences catastrophiques sur la stabilité, la gouvernance et la confiance citoyenne.
À travers cette analyse, il apparaît clairement que le modèle occidental, transplanté sans s’adapter aux réalités historiques, sociales et culturelles du continent, ne suffit pas à bâtir une démocratie véritablement vivante et enracinée. L’Afrique subsaharienne se trouve ainsi confrontée à un double défi : comprendre les limites d’un modèle importé et réinventer une démocratie qui reflète ses propres aspirations et valeurs.
A. Les dérives de la démocratie africaine : entre réélections infinies et crises institutionnelles
Dans toute l’Afrique subsaharienne, ce refrain revient encore et encore. Des dirigeants s’accrochent à leurs trônes comme s’ils s’identifiaient à leur nation. Les constitutions se plient à leurs volontés, les mandats s’étirent à l’infini, et l’ardeur démocratique s’érode sous le poids d’un pouvoir figé. Ouattara en Côte d’Ivoire, Condé en Guinée, Biya au Cameroun, Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville, Obiang en Guinée équatoriale, dos Santos en Angola, Museveni en Ouganda, Mugabe au Zimbabwe et Ismaïl Omar Guelleh à Djibouti — qui vient d’abolir la limite d’âge de 75 ans pour viser une sixième candidature à l’élection présidentielle de 2026 — incarnent cette dérive où l’exercice du pouvoir se mue en éternité. Chacun, à sa manière, écarte les garde-fous, déforme la loi et façonne un régime à son image, jusqu’à faire de la limitation des mandats une illusion. Ainsi se dessine, de capitale en capitale, la carte d’un continent où le temps politique paraît suspendu, prisonnier des mêmes visages, des mêmes serments trahis et d’un avenir sans renouveau.
Les institutions, censées garantir l’équilibre et la transparence, deviennent souvent de simples décors. Parlements et cours constitutionnelles, au lieu de servir la souveraineté populaire, légitiment la continuité des régimes, tandis que les voix des citoyens se perdent dans le vide. Même dans des démocraties autrefois perçues comme stables, comme le Sénégal, la tentation d’un troisième mandat, illustrée par Abdoulaye Wade et Macky Sall, révèle la fragilité structurelle de ces systèmes et la facilité avec laquelle le pouvoir peut se perpétuer.
Cette concentration du pouvoir engendre une cascade de crises institutionnelles, une paralysie législative, des conflits entre pouvoirs et des contestations populaires, souvent suivies du recours aux forces militaires pour rétablir un semblant d’ordre. Les coups d’État, loin d’être des rares accidents, apparaissent comme la réponse brutale d’une société face à la confiscation de sa souveraineté par des élites déconnectées. Ainsi, la démocratie africaine, malgré la présence de scrutins réguliers et d’institutions formelles, apparaît comme un théâtre majestueux mais vide, où l’alternance est une illusion, où le peuple parle dans le vent, et où l’avenir se dissout dans le silence et l’indifférence des puissants.
Ces dérives révèlent non seulement la fragilité du modèle de démocratie occidentale importé, mais aussi l’urgence de repenser une démocratie africaine véritablement enracinée dans les réalités historiques, culturelles et sociales du continent.
B. Les coups d’État et la résurgence du pouvoir militaire : symptômes d’un désenchantement démocratique
Quand les régimes civils se consument et que les dirigeants cessent de représenter l’intérêt général, le vide qui s’ensuit devient le terrain fertile pour l’armée, qui se manifeste comme une réponse sombre à la frustration populaire et à l’échec des institutions. Les coups d’État ne sont pas des accidents isolés : ils traduisent le désenchantement profond des citoyens et la fragilité des systèmes politiques africains.
En Afrique de l’Ouest, cette dynamique se manifeste avec éclat. Au Mali, le colonel Assimi Goïta prend le pouvoir en 2020 puis 2021, dénonçant la corruption et l’incompétence du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta. Au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré renverse Paul-Henri Damiba en 2022, arguant de l’échec du gouvernement à lutter contre le terrorisme. Au Niger, le général Tchiani destitue Mohamed Bazoum en 2023, invoquant la sécurité nationale. En Guinée, Mamadi Doumbouya renverse Alpha Condé avant d’annoncer sa candidature pour l’élection présidentielle de 2025. Ces mouvements montrent bien que lorsque les dirigeants civils trahissent leurs fonctions et abandonnent les peuples, l’autorité armée surgit comme recours ultime, mêlant autorité brute et légitimité fragile dans une tension qui peut embraser tout le paysage.
En Afrique centrale, la tendance se confirme. Au Tchad, Mahamat Déby prend le pouvoir après la mort de son père en 2021, prolongeant un héritage militaire. En Centrafrique et au Gabon, les coups d’État reflètent l’usure de la confiance populaire face à la concentration du pouvoir et à l’incapacité des régimes civils à garantir stabilité et justice. Les nouveaux dirigeants tentent de légitimer leur autorité par des élections contrôlées, mais la confiance des citoyens demeure fragile et l’illusion démocratique persiste.
En Afrique australe et orientale, les coups d’État traduisent surtout l’incapacité des régimes à gérer les crises économiques et sociales. Robert Mugabe au Zimbabwe, Michael Randrianirina à Madagascar et les structures militarisées en Érythrée montrent que l’autorité militaire peut être vue comme plus crédible que des institutions civiles affaiblies, même lorsqu’elle s’impose par la force et non par le consentement populaire. Ainsi, la résurgence du pouvoir militaire se présente comme un miroir sombre de l’échec démocratique, reflet de la frustration des peuples, de la fragilité des institutions et du vide laissé par des gouvernants impuissants. Ces coups d’État, loin d’être isolés, traduisent les symptômes d’un désenchantement profond, soulignant l’urgence de repenser la démocratie africaine, non seulement dans ses formes institutionnelles, mais surtout dans sa capacité à répondre aux aspirations et à la dignité des citoyens.
C. Une dérive démocratique généralisée et ses conséquences
Regardée dans son ensemble, l’Afrique subsaharienne révèle clairement que la démocratie importée, réduite à une façade, s’effondre sous le poids de ses propres contradictions. Cette dérive généralisée entraîne des conséquences graves et lourdes qui touchent toutes les sphères de la vie politique, sociale et économique du continent. Les réélections sans fin, la personnalisation du pouvoir, les manipulations constitutionnelles et la résurgence des coups d’État ne sont plus des anomalies isolées; elles dessinent un tableau tragique et systémique, où les institutions, vidées de leur substance, n’arrivent plus à incarner la volonté des peuples et la promesse démocratique.
Cette dérive nourrit une désillusion citoyenne écrasante, transformant l’espoir démocratique en cynisme politique. Les populations, privées d’appoints réels de changement, voient leur voix s’évanouir dans le silence des institutions. La participation électorale, autrefois symbole de souveraineté, devient un simple rituel déconnecté de la vie quotidienne et des attentes publiques.
La concentration du pouvoir et la militarisation du politique paralysent toute innovation institutionnelle et limitent la possibilité d’une gouvernance inclusive. Les élites, protégées par leur domination ou par la force armée, imposent un ordre où la loi et la légitimité se soumettent à l’autorité, creusant le fossé entre dirigeants et citoyens. Les conflits internes s’intensifient, les tensions ethniques et régionales explosent et les crises économiques et sociales deviennent des bombes à retardement, menaçant d’embraser les sociétés.
Cette dérive généralisée expose aussi l’Afrique subsaharienne à une marginalisation internationale, fragilisant sa voix dans un monde multipolaire. Les investisseurs se détournent, la coopération internationale se complique et l’image du continent demeure associée à l’instabilité et à l’incapacité des élites à bâtir un ordre politique fiable.
En somme, cette dérive généralisée n’est pas seulement un échec politique : elle se révèle comme une tragédie sociale et morale, un avertissement brutal sur le sort d’une démocratie qui s’éloigne de ceux qu’elle prétend servir. Elle force une réflexion urgente et radicale sur la manière de réinventer une gouvernance africaine capable de conjuguer liberté, justice et responsabilité, tout en respectant les particularités historiques, culturelles et sociales du continent.
Deuxième partie : Vers une démocratie africaine enracinée et renouvelée
Après avoir examiné les limites tragiques du modèle de démocratie importé, marqué par la concentration du pouvoir, la personnalisation des régimes et la résurgence du pouvoir militaire, il apparaît clairement que l’Afrique subsaharienne ne peut se contenter d’un modèle transplanté conçu pour d’autres réalités historiques et culturelles. Les institutions formelles, les élections régulières et les constitutions écrites ne suffisent pas à garantir la liberté, la justice ou la dignité des peuples.
Il devient nécessaire d’imaginer une démocratie africaine véritablement enracinée, capable d’harmoniser les aspirations profondes des sociétés avec les mécanismes de gouvernance moderne. Cette quête passe par une réflexion sur les structures institutionnelles, la participation citoyenne, l’éducation civique et l’adaptation des pratiques politiques aux réalités locales. La première étape consiste à envisager une gouvernance réellement adaptée à l’Afrique, conciliant institutions modernes et pratiques traditionnelles, pour établir un équilibre entre modernité et enracinement historique. Il faut aussi reconnaître l’importance cruciale de l’éducation civique et de l’émancipation citoyenne comme fondements de la liberté et de la justice. Enfin, il est essentiel de s’inspirer des expériences réussies d’autres régions du monde, notamment en Asie, pour nourrir des modèles innovants et adaptés au contexte africain.
En mêlant ces approches, il devient possible de tracer les contours d’une démocratie africaine capable de dépasser les illusions d’une alternance formelle et de devenir un véritable outil de souveraineté, de justice et de liberté pour les peuples du continent.
A. La gouvernance traditionnelle africaine : une démocratie avant la démocratie
Bien avant que les constitutions occidentales n’imposent leurs règles sur le continent, l’Afrique avait déjà conçu ses propres formes de gouvernance. Les sociétés anciennes avaient bâti des mécanismes politiques basés sur la parole, le consensus et la responsabilité collective. Le pouvoir n’était pas un droit individuel, mais une charge sacrée exercée pour le bien de la communauté.
Dans les royaumes, les chefferies et les assemblées villageoises, le chef n’était pas un monarque absolu mais un médiateur entre les hommes, les ancêtres et les forces invisibles de l’univers. Sous l’arbre à palabres, chaque voix trouvait sa résonance et s’élevait dans l’âme de l’assemblée. Les décisions naissaient de la patience, de l’écoute et de la sagesse partagée, toujours guidées par la recherche d’équilibre et d’harmonie.
Chez les Ashantis du Ghana, le conseil des anciens délibérait minutieusement avant chaque décision importante, garantissant que le pouvoir demeure fidèle à la raison commune et au bien collectif. Chez les Dogons du Mali, la répartition des responsabilités assurait un équilibre constant entre autorité et devoir. Au Sénégal, dans les royaumes du Cayor, du Sine et du Saloum, les rois choisis parmi les lignées nobles demeuraient sous le contrôle vigilant des notables, véritables gardiens de la légitimité et de la parole collective.
Ces traditions témoignent d’une culture politique authentique, profondément démocratique, où le pouvoir se justifie par sa capacité à servir plutôt qu’à dominer. La colonisation a rompu ces équilibres séculaires, imposant un modèle centralisé et hiérarchique, souvent étranger à la réalité des sociétés africaines. Pourtant, cette mémoire demeure vivante et se manifeste encore dans les conseils de village, les médiations communautaires et les assemblées locales. Elle constitue une ressource précieuse, un héritage fertile sur lequel bâtir une démocratie véritablement enracinée et africaine, capable de conjuguer modernité et sagesse ancestrale.
B. L’éducation civique et la discipline sociale : fondements d’une démocratie efficace
Aucune démocratie ne peut véritablement prospérer sans des citoyens conscients, formés et responsables. Sur le continent africain, la fragilité des systèmes éducatifs et l’absence d’une formation civique solide constituent un obstacle majeur à l’enracinement démocratique. Une grande partie de la population demeure privée des outils intellectuels et moraux nécessaires pour comprendre le sens du vote, la valeur des institutions et l’étendue de ses devoirs civiques.
Cette carence nourrit la manipulation politique, le clientélisme et l’instrumentalisation des identités ethniques. Lorsqu’un citoyen ne peut exercer pleinement son jugement, la démocratie se réduit à un simple rituel électoral, dépourvu de substance et incapable d’engager le futur collectif. Pour briser ce cercle vicieux, il faut replacer l’éducation et la discipline civique au cœur du projet politique africain, non comme un luxe, mais comme une condition essentielle de la liberté et de la justice.
L’éducation civique doit devenir une véritable école de la responsabilité et du discernement, formant des citoyens capables d’exercer leur liberté dans le respect des lois et du bien commun. Elle doit transmettre l’art de la critique constructive, la conscience des droits et la compréhension des obligations qui lient chaque individu à la société. La discipline sociale n’est pas une contrainte imposée, mais l’expression d’une rigueur morale et d’une solidarité éclairée. Les nations qui ont bâti des États solides l’ont fait en cultivant une éthique du travail, de l’ordre et de la responsabilité, un idéal qui rejoint les valeurs communautaires africaines fondées sur le respect des anciens, la loyauté et l’entraide.
Réintroduire cette discipline civique, à travers l’école, la famille, les médias et la vie publique, est une condition essentielle pour réconcilier démocratie et développement. C’est ainsi que la citoyenneté retrouve sa grandeur, que les peuples africains peuvent aspirer à une gouvernance authentique, responsable et enracinée, et que la démocratie cesse d’être un simple spectacle pour devenir un véritable instrument de liberté et de justice.
C. Les leçons des nations asiatiques : alliance de l’éducation, de la discipline et du développement
Certaines nations d’Asie, autrefois démunies et marquées par la pauvreté, ont démontré que la discipline collective et l’investissement dans le capital humain peuvent devenir les leviers d’un développement rapide et durable. Singapour, sous la houlette de Lee Kuan Yew, est passé d’un port marginal à un centre économique mondial grâce à une administration rigoureuse, une éthique du travail exemplaire et une lutte sans merci contre la corruption. En Corée du Sud, le général Park Chung-hee transforma un pays ravagé par la guerre en une puissance industrielle, plaçant l’éducation au cœur de la reconstruction nationale. À l’aube de son indépendance, la Corée du Sud partageait avec le Sénégal un niveau de pauvreté équivalent, mais la discipline collective et une vision à long terme ont permis une ascension sans précédent. En Malaisie, la stabilité politique, la diversification économique et l’investissement dans la formation des jeunes ont ouvert la voie à une prospérité durable et partagée.
Ces expériences montrent qu’un État peut atteindre le développement sans se conformer strictement aux canons de la démocratie libérale, à condition que sa gouvernance repose sur la responsabilité, la rigueur et la culture du mérite. Elles démontrent que le progrès durable repose sur la cohésion sociale, l’éducation civique et une stratégie à long terme, et non sur une imitation mécanique des modèles étrangers.
L’expérience africaine rappelle que la longévité au pouvoir, les manipulations constitutionnelles et la personnalisation de l’autorité ne sont pas de simples écarts, mais des héritages structurels du pouvoir postcolonial. Trop souvent, le chef de l’État se voit comme le père de la nation, incarnation vivante de l’unité et gardien supposé de la stabilité. Ce culte de la personnalité transforme l’élection en un rituel d’allégeance, où la légitimité démocratique se dissout au profit d’un pouvoir personnel absolu.
Les grandes institutions africaines, de l’Union africaine aux organes régionaux comme la CEDEAO, et la communauté internationale, y compris l’ONU, adoptent trop souvent une posture complaisante face à ces abus. Les grandes puissances, invoquant stabilité ou sécurité, ferment les yeux, confortant un statu quo autoritaire. Par ce double laxisme, la démocratie formelle perd son souffle, tandis que les peuples, désabusés et opprimés, en viennent à percevoir les coups d’État comme de brèves bouffées d’air dans l’asphyxie politique, normalisant peu à peu la violence comme outil de régulation et symbole d’un pouvoir qui n’a plus de limites.
Le développement durable ne s’obtient pas par imitation. Il se construit sur la cohésion sociale. Il se fonde sur l’éducation. Il se nourrit de rigueur. L’Afrique peut regarder le monde, s’inspirer sans copier, puiser dans ses racines morales et culturelles pour façonner un modèle politique qui lui soit propre. Une démocratie véritablement africaine, enracinée dans la mémoire des peuples et portée par une éducation civique solide, ne serait pas une pâle réplique du modèle occidental. Elle serait une création vivante, façonnée par les mains et les rêves de ses peuples. Fidèle à leur histoire. À leur dignité. À leur souveraineté. Alors, le pouvoir ne serait plus une cage, ni un joug. Il deviendrait un souffle de liberté. Un élan de justice. Un chant que le peuple offre à son propre avenir.
Conclusion générale
L’érosion de la démocratie occidentale, fragilisée par ses divisions internes, ses dérives et l’incertitude de ses institutions, met en évidence les limites d’un modèle longtemps présenté comme idéal universel. Transplantée en Afrique sans adaptation à ses contextes historiques, sociaux et culturels, cette démocratie importée se heurte à des réalités plus profondes, plus anciennes et plus enracinées que la simple formalité des institutions. Les réélections successives, les révisions constitutionnelles opportunistes, les coups d’État répétés et l’enrichissement privé des élites traduisent une crise de légitimité qui mine la confiance des peuples envers leurs gouvernants et érode l’autorité morale du pouvoir.
Plutôt que de garantir justice et équité, ce système tend à reproduire les inégalités, à nourrir la corruption et à amplifier le cynisme politique, creusant le fossé entre dirigeants et citoyens. Dans bien des cas, la démocratie n’est plus qu’un ornement vide, instrument utilisé pour conquérir ou préserver le pouvoir. Sans éducation civique, sans éthique publique et sans culture du bien commun, elle devient une coquille séduisante mais inerte, incapable de porter l’espoir ou de légitimer le pouvoir.
La démocratie africaine ne peut se réduire à l’organisation de scrutins ou à la simple mise en forme des institutions. Elle doit retrouver son âme, sa dimension civique, capable de légitimer le pouvoir par la confiance, le respect des droits et la responsabilité collective. L’Afrique ne repart pas de zéro : ses traditions politiques, fondées sur la parole, la concertation et la responsabilité partagée, constituent une mémoire vivante, un héritage fertile sur lequel bâtir un modèle véritablement africain. L’expérience des nations asiatiques démontre avec éclat que le développement durable repose sur la cohésion sociale, l’éducation et la rigueur, et non sur une imitation aveugle de systèmes étrangers.
Ainsi, l’avenir de la démocratie africaine réside dans une réinvention créative et enracinée, capable de mêler liberté politique et développement économique et social. L’enjeu dépasse le cadre institutionnel; il est moral, culturel et historique. L’Afrique saura-t-elle transformer cette démocratie importée en un système authentique, éducatif et fécond, capable d’assumer pleinement son histoire, de restaurer la confiance et de tracer avec audace son propre destin ?
M. El Hadji Amadou Niang est ancien fonctionnaire international à l’Organisation de l’Unité Africaine et au secrétariat général de l’ONU, ancien Ambassadeur du Sénégal et consultant international de haut niveau.