Ils sont les trois premiers vainqueurs de la traversée Dakar Gorée respectivement en 1985, 1986 et 1987. Quarante ans après, le trio «d’enfer» composé de Hachim Badji, Mouhamed Diop et Samba Ndoye se raconte à nos lecteurs.
À quelques jours de la 37e édition de la traversée Dakar-Gorée, Hachim Badji, Mouhamed Diop et Samba Ndoye se sont retrouvés dans un hôtel du centre-ville pour évoquer le « bon vieux temps ». Après une longue baignade dans la piscine, les trois amis, heureux de se revoir, se saluent par de chaleureuses accolades et éclatent de rire. Installés en petit cercle, ils puisent dans leurs souvenirs et se replongent dans les moments qui les ont marqués lors des premières éditions de Dakar-Gorée. Comme si la course venait tout juste d’avoir lieu… Les trois anciens compétiteurs abordent tout et chacun, s’enquiert mutuellement des parcours, des chemins empruntés et des transformations constatées au fil du temps. Pour respecter la hiérarchie, c’est Hachim Badji, premier lauréat de la traversée, qui saute à l’eau en premier. Affublé d’une chemise décontractée et d’un jean, les deux mains posées sur les genoux et les épaules légèrement relevées, l’ancien nageur porte une voix chargée d’émotion et adresse à ses deux ex-concurrents des regards empreints de tendresse. Il avoue son émotion en les observant, les deux autres étant devenus des amis proches au fil des années.
Pour lui, la force de leur génération résidait dans le sens du fair-play et dans une saine émulation. « Au départ, c’était d’abord une bande de copains, des nageurs qui avaient envie de se mesurer lors de Dakar-Gorée. On partait ensemble, et que le meilleur arrive à l’arrivée. Il n’y avait ni problème, ni rancœur, ni triche », témoigne-t-il, pendant que Mouhamed Diop et Samba Ndoye acquiescent. Diop, aujourd’hui président de la Confédération africaine de natation et autrefois médecin de formation, avait aussi dirigé la Sénégalenne de natation pendant dix-neuf ans, de 2001 à 2020. Il rappelle avoir remporté en 1986 la deuxième édition de Dakar-Gorée, vêtu d’un ensemble de sport et d’un tee-shirt, avec une montre toujours attachée au poignet droit et une main appuyée sur sa joue; il observe tour à tour ses deux anciens coéquipiers et, taquin, profite de l’occasion pour leur lancer une boutade sur le pantalon de l’équipe nationale daté de 1987, déclenchant un éclat de rire général avant de reprendre le fil de la conversation.
Tout comme Hachim Badji, Mouhamed Diop pense que les liens entre les anciens nageurs n’ont jamais été rompus. Aujourd’hui installé au Canada, Badji demeure pour lui l’un des symboles de cette période où la compétition n’effaçait jamais l’amitié. « Lors de nos courses, Hachim était en tête et il disait : “Les gars, venez, on y va !” Et l’on y allait ensemble. Aujourd’hui, on ne voit plus beaucoup cela. C’est triste. Certains cherchent parfois à prendre un petit avantage au départ, alors qu’autrefois le Dakar-Gorée était une affaire de sportifs. Des athlètes qui étaient des amis dans la vie quotidienne et qui, sur l’eau, devenaient des adversaires avec les mêmes chances au départ », déplore Mouhamed Diop. Ces liens forgés par l’amitié n’ont toutefois jamais disparu. Samba Ndoye illustre même cette continuité par une anecdote touchante : « Aujourd’hui, j’ai un fils que j’ai nommé Mouhamed Diop. Il est actuellement maître-nageur à Mbour. C’est pour dire que nous ne sommes pas des ennemis, mais des amis ». Le sourire aux lèvres et les dents bien visibles, le Goréen, ancien de l’ASFA, est sans conteste le plus endurant du trio. Samba Ndoye connaît la mer depuis l’enfance. Né à Gorée, il a commencé à nager vers l’âge de quatre ou cinq ans.
Avec l’équipe nationale, Samba Ndoye a participé à plusieurs Coupes d’Afrique et a pris part à une Coupe du monde en Chine. Il a disputé 35 éditions de Dakar-Gorée et détient le record du nombre de victoires, avec huit trophées glanés. Malgré l’écoulement des années, le vainqueur de l’édition 1987 ne se résout pas à ranger ses « ailerons ». Il poursuit les compétitions et les séances d’entraînement. « C’est Mouhamed qui m’a donné l’élan pour continuer à nager. Il me disait : “Si tu t’arrêtes, les gosses vont gagner facilement.” Il est mon médecin et il me pousse. Jusqu’à aujourd’hui, je m’entraîne, je nage et je bats des jeunes », lance-t-il avec malice. Comme Hachim et Mouhamed, Samba Ndoye percevait dans la traversée une opportunité de se dépasser encore et toujours. Avec des conditions précaires et des installations limitées, les pionniers du Dakar-Gorée, une trentaine environ, ont dû faire face à de nombreuses difficultés pour exister et progresser.
Derrière leurs performances, l’empreinte de leur ancien entraîneur demeure inoubliable : Cheikh Sidate Niane. « Notre père Sidate s’est battu pendant des années pour que nous puissions accéder à cette piscine. Tous les jours, il discutait avec les responsables de l’hôtel pour que nous puissions continuer à nous entraîner là-bas. C’est l’un de ses combats qui a été couronné de réussite. Il n’a jamais lâché prise », témoigne Hachim Badji, les mains cachant ses larmes. Mouhamed Diop partage cet hommage : « Comme l’a dit Hachim, notre entraîneur Sidate a énormément œuvré pour la natation sénégalaise. C’est lui qui nous a guidés depuis notre jeunesse, qui nous a poussés à travailler et qui a œuvré pour que nous ayons accès à la piscine Savannah, puis pour la construction de celle du Point E. Si nous disposons aujourd’hui de cette piscine du Point E, c’est aussi grâce à son travail. » Un point de vue partagé par Samba Ndoye. « Sidate m’a beaucoup apporté. Par moments, il disait: “Il n’y a que Samba Ndoye qui peut gagner !” Il est même resté trois ans sans organiser la compétition parce que je m’entraînais bien », se remémore-t-il.