Les Dakarois se sont réveillés, les pieds et les rues encore noyés sous les eaux, au commencement de cette semaine. Pour nombre d’entre eux, la journée a été un véritable cauchemar, les fortes pluies qui se sont abattues sur Dakar ayant pris en otage la capitale sénégalaise.
Cette épreuve a été suivie par la disparition tragique d’Astou Pierre, qui avait été victime d’une attaque à l’acide menée par son ex-compagnon sur son lieu de travail au mois de juin et qui avait nécessité de longs mois d’hospitalisation. Le même homme a fini par passer à l’acte, motivé par une exclusivité qu’il invoquait sans vergogne : « Tu es ma propriété ». Son décès a provoqué une onde de choc. Ce drame n’est que la face visible de l’iceberg et rappelle le cauchemar vécu quotidiennement par de nombreuses femmes.
Il révèle le degré de cynisme de certains hommes qui persistent à croire que les femmes leur appartiennent, qu’elles existent pour leur regard ou pour leur plaisir. Ils s’arrogent le droit de semer le chaos dans la vie de celles qui ont eu le courage de les quitter ou de tourner le dos. Dans ce cas précis, l’ex-compagnon d’Astou Pierre n’acceptait pas l’idée qu’elle puisse entretenir une relation avec une autre personne. Il lui a versé une substance corrosive sur le visage, lui infligeant des brûlures du troisième degré et a osé donner suite à ses menaces. « Si tu ne m’épouses pas, tu ne seras la femme de personne ».
Ce dossier ramène au premier plan la problématique des violences contre les femmes, du féminicide et des protections requises pour les victimes menacées. Nombreux sont ceux qui préfèrent rester silencieux et subir les sévices imposés par leur bourreau, se résignant face à la pression sociale. Elles finissent par réaliser, trop tard, que les sacrifices consentis au nom du bien-être familial ne justifiaient pas forcément leur engagement ni la souffrance endurée. Dans son ouvrage « Femme africaine et luttes émancipatrices, de l’ombre à la lumière », l’auteur Donyo Koffi Agbenoko, maître de conférences en éthique, philosophie morale et politique, met en lumière cette réalité : la hiérarchisation de la société qui a durablement installé la domination masculine sur les femmes dans de nombreuses cultures. Malgré les efforts consentis pour rompre avec ces schèmes, une donnée demeure tenace : dans certaines régions, les femmes subissent encore une dévalorisation systémique. L’auteur pointe aussi une croyance ancestrale : la fameuse « faiblesse » attribuée aux femmes africaines.
D’autres avancent des arguments biologiques, physiques, psychologiques et intellectuels pour justifier ce statut secondaire. Elles seraient destinées à demeurer mères, épouses et ménagères, sans contester leur rôle. Pourtant, les travaux, dont ceux de l’auteur, démontrent que les femmes se sont armées pour s’affranchir de ce joug traditionnel et ont brillé dans diverses luttes d’émancipation qui méritent d’être pleinement reconnues. Toutefois, leur situation appelle à une réflexion plus profonde: la structure sociale traditionnelle tend à maintenir les femmes dans l’ombre des hommes et à les cantonner à des rôles secondaires dans plusieurs sociétés.
Le féminicide qui a coûté la vie à Astou Pierre illustre les réalités vécues par les femmes au Sénégal. Malgré les alertes des associations féminines, l’acte demeure mécanique et semble légitimer des formes de harcèlement obsessionnel. Comme d’autres, l’agresseur n’a pas supporté qu’une initiative vienne d’une femme. Semblable à tant d’autres cas, il adhère à cette doctrine de la propriété: « Tu resteras mienne ». Lorsqu’une femme affirme son autonomie en rompant une relation, elle peut être confrontée à des formes extrêmes, allant du harcèlement moral à l’agression physique. La disparition d’Astou Pierre réactive le débat sur la prise en charge des menaces mortelles et sur le manque de dispositifs de protection efficaces pour les femmes en danger. En somme, le poids de la tradition, la peur du regard des autres et la pression sociale poussent encore les victimes au silence ou à la résignation.
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