Le musée des Civilisations noires de Dakar regorge d’œuvres d’art et raconte, à travers l’abondance de ses créations, une histoire qui ne néglige ni le passé ni le présent. S’étendant de l’Afrique du Nord jusqu’à l’Afrique australe, en passant par l’Ouest, l’Est et le Centre, ce palais culturel se présente comme une vitrine ouverte où s’expriment les réalisations et les figures noires.
Un édifice intemporel se dresse en plein centre-ville, derrière la gare centrale de Dakar. Entièrement brun, ce géant dont les pieds paraissent plus terreux que d’argile se fait face au Grand Théâtre Doudou Ndiaye Coumba Rose. En longeant ces grilles qui l’emmergent, une étrange créature d’un rouge terre semble émerger du sol. Il est 17 heures 29 minutes. Le regard levé permet de lire sur une affiche imposante l’inscription « Ousmane Sow intemporelle ». En bas, sous cette statue dont la poitrine s’enfonce dans le gazon, des mégalithes forment un cercle. De l’extérieur, ce sanctuaire prend aussi une silhouette circulaire.
Un portail spatio-temporel
À l’entrée du musée, l’accès à la visite a un coût: 2 000 francs, réduit à 500 francs pour les étudiants. Après les contrôles de sécurité, on pénètre dans cette nuée d’histoire. Une architecture singulière se déploie. On gravit les marches centrales. En les franchissant, une structure en fer, prenant la forme d’un arbre, s’impose au milieu du lieu. Un agent de sécurité est assis sur une chaise au premier palier et répond par un signe de tête à un « salam ».
A droite, une représentation d’un champ de coton domine l’allée. Du fer modelé comme un cotonnier vient de fleurir. Des fibres coton prêt à être récoltées. Rien ici n’est fortuit: tout renvoie à une origine, à une mémoire fondatrice. Deux jeunes avancent dans ce champ et leurs regards sont attirés par deux silhouettes suspendues au plafond. L’œuvre porte le nom « Premonition 1-2 », signée Moustapha Dimé.
Tout droit, dans un coin, presque seule face à son destin, une esclave modelée dans le métal se dresse, figée dans le vide par la brutalité de sa condition d’esclave dans l’Amérique d’autrefois. Un cartel cloué sur son torse rappelle son statut: « une femme nègre de valeur, habituée à tous types de travaux domestiques ». Une phrase pour vendre une mère de quatre enfants. Cette vente a eu lieu un mardi 5 mars 1833 à 13 h. « On Tuesday, March 5th, 1833 at 1:00 P. M. the following Slaves will be sold at Potters Mart, in Charleston, S. C », précise l’affiche, oeuvre signée par Yrneh Gabon.
Passée l’enchère, à gauche, une porte s’ouvre sur une galerie.
Des images qui jouent de la musique
La première salle, éclairée par des suspensions lumineuses espacées d’environ un mètre, accueille une grande photographie. Il s’agit d’un cliché de Mactar Ndour capté lors d’une cérémonie du Boukout à Diatock. Il met en évidence des hommes nus, accroupis, les arcs en mains. Cette photo réalisée en 2015 ouvre le couloir conduisant aux galeries photographiques qui célèbrent les grandes icônes de la musique africaine. Sur des murs peints de bleus, de bruns, de violets et de blancs apprehendus par endroits, se succèdent les portraits d’Angélique Kidjo, Manu Gallo, Étienne Mbappé, Alioune Wade, Bembeya Jazz, Rokia Traoré, Alpha Blondy et d’autres encore. Au fond de la pièce, sur une portion du mur, se distinguent Baba Maal et Ismaël Lô, témoignant de leur empreinte sur la musique sénégalaise. Et qu’en est-il de Youssou Ndour ? La star sénégalaise couvre, à lui seul, tout un mur dans une autre salle, sa figure éclairée par deux projecteurs venus de chaque côté.
Des jeux de lumière dirigent l’attention vers ces personnalités qui ont grandement façonné les scènes mondiales. Une œuvre attire l’œil en revenant vers la salle où se trouve la photographie de Mactar Ndour. Des gris-gris s’enroulent autour d’un tissu marron, lui-même accroché au mur. Il s’agit d’une création d’Abdoulaye Konaté intitulée « Hommage aux chasseurs du Mandé ».
Dans le grand hall du deuxième étage, un champ remplit l’espace: pas de maïs ni de riz, mais des allumettes. Certaines sont brûlées, d’autres encore intactes, comme pour dire quelque chose. Ici, tout parle, même figé par le temps.
Descente au rez-de-chaussée. Des mathématiques, des textes et des vestiges s’entremêlent; les murs inégaux de ce lieu rendent hommage à l’homme noir et à ce qui lui appartient. C’est une réappropriation historique au service de l’éveil d’une civilisation noire, longtemps noyée dans une histoire marquée par des siècles de souffrance.
Un mur de mémoire porte, à gauche de l’entrée principale, des figures politiques qui ont lutté pour les indépendances: Kwame Nkrumah du Ghana, Sylvanus Olympio du Togo, Amílcar Cabral de Guinée-Bissau, Sékou Touré de Guinée, Patrice Lumumba de la RDC, Mamadou Dia du Sénégal, et bien d’autres encore.
Des personnalités qui ont aidé le Noir à prendre conscience de sa valeur. C’est le cas de Senghor, Aimé Césaire, William E. B. Du Bois et Marcus Garvey. Des femmes, dans une Amérique raciste, ont démontré une force remarquable dans la lutte contre ce système ségrégationniste: Angela Davis, Rosa Parks et Mary McLeod Bethune en font partie. Sans oublier des figures du sport comme Lewis Hamilton et Michael Jordan. Et bien sûr, Ousmane Sow, l’artiste qui se plaisait à se décrire comme un créateur de démesure.
Ousmane Sow, l’intemporel
Justement, ses œuvres s’inscrivent dans cette « ligne de continuité ». Une jeune femme portant un hijab vert sursaute et affirme: « J’ai eu peur ». Elle est surprise par la présence d’un géant, « le sage », qui scrute les visiteurs. Il est assis au centre de la pièce. Le vigile s’approche et demande ce qui s’est passé. « C’est la statue », répond-elle, la main sur la poitrine. « Il faut admettre qu’elle peut impressionner », réplique le gardien.
À gauche, d’autres géants d’Ousmane Sow se dressent. Le premier est un homme apparemment concentré sur l’écriture d’un texte sur un feuillet. Il porte le prénom Toussaint Louverture. Son accoutrement évoque celui des guerriers français du Moyen Âge. Une autre sculpture attire l’attention de la jeune femme en vert et de son amie: « Elles sont énormes », remarque l’amie en blanc, incapables de ne pas les filmer. Un homme au capuchon, presque disparu sous sa fraise, dissimule un enfant dans ses vêtements: c’est « Le Juste ». Derrière ces œuvres imposantes, on peut distinguer des photographies montrant l’artiste donnant vie à ses figures.
Dans la pièce suivante, on découvre la série des petits Noubas exposés en tableau vivant.
L’œuvre d’Ousmane Sow est une scène bien orchestrée. Ses figures évoquent les ethnies peul, nouba, massaï et zoulou; et, pour chacune d’elles, des instants qui éclairent profondément l’identité de ces peuples.
On y découvre des mariages, des sacrifices d’animaux chez les Peuls, des lutteurs aux bracelets affûtés chez les Noubas, le guerrier zoulou qui s’abreuve, tandis que sa femme, agenouillée, l’accompagne, ainsi que la scène du buveur de sang et du buffle chez les Massaï.
Dans la pièce du fond, en suivant les flèches au sol vers la droite, se joue une projection qui met en scène Ousmane Sow: dans la cour de sa demeure, il anime ses personnages. Une salle remplie d’œuvres qui, parfois, subissent l’aléa de la pluie. Un film accompagnait d’une musique presque sourde, qui rythme la visite de l’exposition consacrée au premier Africain élu à l’Académie des Beaux-Arts.
Guidée par les flèches, la visite se conclut par les distinctions que l’artiste a reçues. Quatre jeunes filles s’avancent sur une table où reposent des décorations: l’Ordre national de la Légion d’honneur, l’Ordre national du Lion, le titre de Commandeur des Arts et des Lettres. À côté de ces médailles, sur un manuscrit, Ousmane Sow remercie des personnes qui, sans doute, l’ont marqué, son père en tête. Au centre de l’exposition trône une statue qui porte son nom: Moctar Sow.
Il est bientôt 18 heures; les portes du musée se préparent à se refermer pour la journée.
Le musée attire un grand nombre de visiteurs. Les Jeux Olympiques de la jeunesse qui s’annoncent mettront en lumière le potentiel touristique du Sénégal et, à travers ce lieu, contribueront à faire connaître les civilisations noires et ceux qui les ont portées vers la lumière.