Le Sénégal n’exclut pas la possibilité d’avoir recours à un arbitrage international contre les multinationales Woodside et BP afin de renégocier les accords d’exploitation du champ Sangomar et le projet gazier transfrontalier Grand Tortue Ahmeyim (Gta).
Cette détermination à pousser le bras de fer jusqu’à son terme correspond au déséquilibre qui profite largement à ces acteurs mondiaux. À l’instar de nombreux pays africains, le Sénégal est tombé dans ce piège, alimentant la croyance d’une « malédiction des ressources » ou d’un « syndrome hollandais ». Ainsi, l’euphorie suscitée par les annonces de découvertes se dissipe rapidement face à la déception, et la rente énergétique a surtout bénéficié à une petite élite, alimentant la corruption, creusant les inégalités et aggravant la dépendance. L’exploitation des ressources minières et énergétiques (pétrole et gaz) en Afrique a, selon l’expérience, laissé peu de place à des partenariats « gagnant-gagnant ».
Au lieu des fortes attentes placées dans cet immense potentiel économique, ces contrats s’avèrent, in fine, un piège structurel pour les États, compte tenu du partage des recettes générées qui demeure inéquitable. Selon un rapport publié récemment par l’ONG Oil Change International et le think tank Power Shift Africa, intitulé « Pipe dreams : How oil and gas fail to deliver economic development in Africa », la structuration de l’économie pétrolière et gazière, avec des montages comptables et des clauses contractuelles léonines, place le secteur au service de l’exportation de richesses, alors qu’une part disproportionnée des recettes échappe au continent. Pour illustration, au Mozambique, l’État devra attendre le milieu des années 2030 pour percevoir des recettes significatives du projet Coral South, qui produit du gaz depuis 2023.
La faute réside dans des clauses contractuelles qui allouent une grande partie des recettes aux sociétés étrangères durant les premières années. Le document cité par l’agence Ecofin évalue l’expérience de 13 pays africains producteurs de pétrole et de gaz et conclut que, malgré des décennies d’exploitation, aucun d’entre eux n’a réussi à réduire durablement la pauvreté, ni à stimuler une croissance économique soutenue. Autre constat, le secteur génère peu d’emplois: environ 0,01 % de la main-d’œuvre au Nigeria, 0,3 % en Angola et 0,1 % au Congo.
L’industrie pétrolière en Afrique, tout comme la plupart des ressources du continent, est davantage tournée vers l’exportation que vers la satisfaction de la demande intérieure ou le développement d’une pétrochimie locale. Jusqu’à récemment, un pays comme le Nigeria, premier producteur brut du continent, était régulièrement confronté à des pénuries de carburants alors qu’il exportait environ 90 % de son pétrole et importait des produits raffinés tels que l’essence ou le gazole à des prix souvent élevés.
Les infrastructures locales, notamment les raffineries, font défaut, sont mal entretenues ou disposent d’une capacité insuffisante, exposant le pays à la volatilité des prix sur les marchés mondiaux. La mise en service de la méga‑raffinerie Dangote a quelque peu atténué la situation. Et que dire des importations massives d’engrais ?
À défaut de transformer le gaz en fertilisants, faute d’infrastructures et d’investissements, le continent doit également importer environ 80 % des engrais qu’il consomme pour son agriculture. Cette situation a encore renforcé la vulnérabilité du continent, notamment face à la crise au Moyen‑Orient qui a bloqué le détroit d’Ormuz.
Le défi pour l’Afrique afin de sortir de cette « malédiction » passe par une meilleure négociation des contrats, soutenue par une expertise chevronnée, afin de neutraliser les appétits démesurés des multinationales. Une fois qu’un contrat est signé, le modifier s’avère risqué et peut exposer à des poursuites juridiques internationales complexes ou à une fuite d’investisseurs.
Parfois aussi, il faut oser, tout en s’entourant de garanties suffisantes pour obtenir gain de cause face aux multinationales et à leurs armées d’avocats expérimentés. malick.ciss@lesoleil.sn