À Kolda, deux communautés vivent ensemble bien plus que ce que laisse supposer le territoire. Entre les Mancagnes, peuple pacifique qui s’est intégré peu à peu au fil du temps, et la majorité peule, le cousinage à plaisanterie demeure un ciment social inébranlable. Une immersion dans une harmonie exemplaire.
Kolda est étouffée par la chaleur. Une canicule de plomb immobilise le quartier périphérique de Hillèle. Les ruelles de terre rouge se retrouvent désertes. Seuls les chants aigus des oiseaux dissimulés sous les grands manguiers et le ronronnement lointain des motos-taxis perçoivent l’après-midi. À l’extrême est du quartier, là où le sol se confond presque avec le lit du fleuve Casamance, se dresse la demeure des Katchew. C’est ici que vit Christophe. Cet homme est affable, son verbe est haut et précis. Ancien professeur de français au lycée Alpha Molo Baldé de Kolda, il est désormais l’un des sages de la communauté mancagne. Une mémoire vivante, une bibliothèque ambulante.
« Le Mancagne demeure une communauté paisible qui chérit ses traditions », confie ce retraité. « Ici, au Fouladou, poursuit-il, nous formons une unité indissoluble avec nos proches peuls. En vérité, nos ressemblances sont telles qu’on peine à faire la différence entre nous ». C’est comme une alliance inscrite dans l’histoire. Cette fraternité porte un nom, celui du cousinage à plaisanterie. Une institution sociale ancestrale qui apaise les tensions par l’humour et la raillerie.
« Un et indivisibles »
On raconte, à Kolda, entre Peuls et Mancagnes, que le pacte remonte à des temps immémoriaux. Aucune querelle n’a jamais terni leur récit commun. « Nous formons une communauté itinérante, capables de nœuds solides avec notre terre d’accueil », résume l’ancien enseignant. Aujourd’hui, l’Association des Mancagnes de Kolda revendique plus de deux mille adhérents. Son seul dessein est de préserver ce pont invisible mais solide liant les deux ethnies désormais reliées par des liens de parenté et de vécu. Pour Christophe Katchew, les frontières n’existent pas pour cette union. Il affirme : « Si vous allez à Boula, en Guinée-Bissau, ou à Poboudara, en Guinée-Conakry, vous rencontrerez la même entente ». Le signe le plus fort demeure le sang mélangé. Les mariages entre ethnies et confessions religieuses sont monnaie courante au Fouladou. « Ma propre cousine, convaincue chrétienne, a épousé un Peul musulman. Ensemble, ils ont bâti une vaste famille et mènent une vie heureuse. Voilà l’identité profonde de Kolda », sourit le sage mancagne.
À quelques kilomètres de là, dans le quartier Saré Moussa Barrage, le patriarche peul, Alassane Baldé, expose la même vision sous sa véranda. Pour lui, la diversité du Fouladou n’est pas une faiblesse mais une armure, sa propre identité. « Nous formons un tout uni et indivisible », affirme ce vieil homme, le regard rivé vers l’horizon. Avec des mots nets, il précise : « Ici, la barrière ethnique n’existe pas. Chacun pratique sa foi et sa culture dans un respect mutuel absolu. C’est la philosophie de nos ancêtres, notre code d’honneur, notre manière de vivre et de survivre ». Dans les quartiers Hillèle, Bantaguel, Doumassou, Sikilo ou Gadapara, où la communauté mancagne est dense, le tableau demeure identique. En flânant dans une ruelle raide du quartier bondé de Gadapara, à l’ombre rassurante d’un arbre, l’image demeure universelle.
On les voit partager le même bol de riz ou se chamailler pour le verre de thé rituel. Dans le quartier du Château d’Eau, Michel et Yanga, deux Mancagnes jeunes, refont le monde en éclats de rire. Autour d’eux, tous leurs meilleurs amis sont peuls. « Entre nous, il n’existe pas d’ethnie. Nous sommes tous des Koldois et, de surcroît, des Sénégalais. L’essentiel est que nous vivions tous dans une harmonie sociale et dans le respect mutuel », affirme Yanga, démontrant que la différence n’entame en rien la vigueur d’une paix sociale qui perdure depuis des siècles et qui constitue l’identité socio-culturelle du Fouladou, tout entier.