À peine dix ans, la vie de la jeune Iyerusalem s’effondre sous les coups. Ses deux jambes ont été amputées, mutilées par des obus qui ont frappé son village du sud du Tigré, région du nord de l’Éthiopie où les violences ont repris à la fin septembre.
« J’étais près de l’enceinte de notre domicile lorsque mon frère aîné et notre cheval ont été atteints », souffle-t-elle, les yeux vides. « Mon frère et le cheval sont morts. »
Iyerusalem se trouve allongée dans un lit de l’hôpital Ayder de Mekele, chef-lieu régional du Tigré, qui a été repris sans combats le 3 octobre par l’armée fédérale éthiopienne face au Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), mouvement politique qui administrait alors l’État régional et qui défie à nouveau l’autorité centrale.
La fillette, dont la jambe gauche a été amputée sous le genou et la droite au niveau du pied, résidait à Qarsole, petit village du district d’Alamata, dans le sud du Tigré.
Ses moignons, affirme-t-elle, la font « beaucoup souffrir », mais elle garde espoir. « Si je reçois des soins et que je peux à nouveau marcher, je veux retourner à l’école et apprendre. »
Dans la salle voisine, Betelhem, 10 ans également et issue du même quartier, a eu davantage de chance. Un appareil rudimentaire soutient la jambe cassée de cette jeune fille aux cheveux tressés.
« Je jouais avec ma sœur lorsque nous avons été touchées » par une explosion, raconte-t-elle. Sa cadette Melat, 6 ans, blessée au cou, a aussi été hospitalisée dans le même établissement. Mais « ma mère était enceinte et elle est morte », soupire Betelhem.
– Pénurie d’anesthésiques
« Nous sommes des civils. Nous avons été attaqués dans notre propre maison », se désespère Haftom, le père de Betelhem et Melat, désormais veuf. « Nous n’avons pas d’armes et nous ne combattons pas », poursuit-il, appelant à des sanctions qui, selon lui, n’arriveront jamais, contre les auteurs du tir.
« Il n’y a pas de gouvernement », peste Haftom, un commerçant de 39 ans.
Trente-quatre personnes ont ainsi été transportées à l’hôpital Ayder de Mekele début octobre, blessées par « de l’artillerie lourde, des drones, des coups de feu ou des explosifs », recense Birhanu Hailemariam, le coordinateur des urgences de cette structure.
Vingt-trois étaient des enfants, dont la petite Lomo, 6 ans, dont la jambe droite a été amputée. Un adulte est mort.
« Nous n’avons pas de scanner pour examiner les patients, mais nous faisons tout notre possible pour soigner tout le monde », observe Birhanu Hailemariam, qui évoque un « manque de produits anesthésiants », mais aussi des poches de sang pour les transfusions.
Comparée à la précédente guerre du Tigré, qui a opposé le gouvernement fédéral et le TPLF entre 2020 et 2022, « la situation actuelle n’est pas aussi mauvaise », remarque encore M. Birhanu. « Durant le conflit précédent, les blessures étaient plus graves et il y avait beaucoup plus de morts encore. »
– Les cicatrices
Ce conflit, qui a démoli de nombreuses infrastructures, notamment hospitalières, dans le Tigré, figure parmi les plus sanglants survenus ces dernières années dans le monde, avec au moins 600 000 morts selon l’Union africaine, une estimation jugée basse par plusieurs observateurs.
Les combattants du TPLF ont quitté Mekele sans livrer de combat, mais un médecin de l’hôpital affirme, sous couvert d’anonymat, craindre leur retour en ville.
« Le TPLF comme les ENDF (Forces armées nationales éthiopiennes) font souffrir les gens », regrette-t-il. « Le TPLF ne nous aide pas et les ENDF bénissent maintenant les habitants avec leur artillerie lourde », affirme le médecin, qui précise ne soutenir « aucune des parties. Nous voulons seulement la paix. »
Dans une autre chambre de l’hôpital, Hana, 12 ans, dont la jambe gauche est entourée d’un bandage et dont le visage porte de nombreuses cicatrices, ne dit pas autre chose.
« Le bruit de l’explosion qui a fait trembler notre maison et m’a blessée continue de me revenir », raconte l’adolescente, qui aspire à reprendre rapidement ses études.
Son voisin de chambre prévoit toutefois un autre traumatisme pour Hana. Sa mère et son frère auraient péri dans le bombardement de leur domicile, affirme-t-il. Mais la jeune fille ne le sait pas encore.
AFP