Comprendre la structure et les dimensions d’une violence exercée par l’État

8 août 2025

J’ai participé récemment à une discussion sur la plateforme X, dominée par le récit poignant d’un détenu qui, d’une voix claire et précise, bien que tremblante par la douleur, retraçait avec une lucidité quasi chirurgicale les sévices, les violences et les traitements inhumains qu’il avait subis dans des prisons policières et dans le confinement carcéral. Il décrivait avec une sobriété terrifiante les séances de torture, les humiliations verbales quotidiennes, ainsi que les marques physiques laissées par une brutalité systématisée, visibles encore sur son corps comme autant de cicatrices des violences endurées. Chaque mot, chaque silence semblait chargé d’une douleur profondément intériorisée, mais intacte, témoignant moins d’un cri de détresse que d’un acte de mémoire résistante contre l’oubli organisé. Mon silence, perçu comme lâche et complice, risquait d’ajouter à sa douleur : comme si simplement en abaissant le drapeau ou en tournant la page, la blessure pouvait se refermer. Mais c’est tout le contraire : plus on tente d’effacer la mort, plus ses traces suppurent. Il s’agit en réalité d’une falsification flagrante : tuer le corps, puis déformer le souvenir, c’est instaurer un mensonge permanent au cœur même de la société. Au fil du temps, les rues retrouvent leur banalité, les écrans se détournent, et la disparition devient un détail des chroniques, jusqu’à la prochaine crise de violence.

Je prends aujourd’hui la plume pour souligner que, dans maints contextes postcoloniaux, la relation entre l’État et ses citoyens demeure profondément marquée par la violence, l’arbitraire et le mépris de la dignité humaine. Il s’agit d’une persistance, sous des formes à peine renouvelées, des pratiques coloniales d’humiliation et de domination, où la contrainte physique qui réduit l’individu à une condition bestiale venait remplacer le dialogue politique. Cette violence profondément déshumanisante, héritée de l’ordre impérial, continue de façonner les structures politiques dans l’État postcolonial, notamment à l’encontre des plus vulnérables. Le corps du citoyen, censé constituer la base intangible de la souveraineté populaire, reste traité non pas comme une entité inviolable, mais comme une matière à discipliner, modeler, punir. La sacralité du corps humain, proclamée dans nos textes fondamentaux, est ainsi dédaigneusement ignorée dans les pratiques de maintien de l’ordre, d’enfermement et de coercition. Le droit, loin de protéger les faibles, sert souvent à justifier leur exposition à la brutalité institutionnelle.

Cette réalité s’incarne particulièrement dans les méthodes policières et carcérales des États africains postcoloniaux, où la faiblesse des contre-pouvoirs, la banalisation de la torture, le mépris de la dignité humaine, l’irrévérence aux droits de l’homme, et la pauvreté extrême des personnes concernées donnent forme à un régime autoritaire déguisé en république. Le citoyen pauvre, souvent jeune, contestataire ou marginalisé, se trouve doublement vulnérable : à sa précarité matérielle s’ajoute l’absence d’une protection juridique effective, dans un système qui minimise la plainte, traite la douleur avec indifférence, et considère l’existence humaine avec négligence. La brutalité ne concerne pas seulement le corps, mais aussi la structure même de la société.

Ce type de violence va bien au-delà de l’écheveau physique. Elle s’inscrit dans une dimension structurelle, institutionnelle, symbolique. Elle est une violence “anatomique” qui passe par le corps, les nerfs, les silences imposés et les humiliations quotidiennes. Elle dévoile un mode de gouvernance fondé non pas sur la délibération démocratique, mais sur la maîtrise totale des corps et la régulation de la peur. Il ne faut pas seulement analyser des excès ponctuels ou isolés, mais comprendre un système endémique de pouvoir qui autorise, produit et maintient la violence comme une modalité ordinaire du rapport à la société.

Saisir les mécanismes historiques, juridiques et sociopolitiques qui ont permis à la violence d’État de s’institutionnaliser dans ces régimes postcoloniaux, amène à réfléchir sur la manière dont l’État continue d’administrer la douleur sans rendre de comptes, dans une totale indifférence à la condition humaine. Il s’agit alors de redonner la parole à ceux qui sont invisibles, de replacer le corps au centre de la théorie du droit, et de questionner la possibilité même d’une démocratie authentique sans une reconnaissance pleine et entière de la dignité corporelle. Il ne s’agit pas ici de faire la morale, mais de comprendre, dans une perspective à la fois historique, politique et sociologique, comment un appareil de répression, conçu à l’origine pour dominer et discipliner, a été reconduit dans les régimes postindépendance, souvent sans réelle refondation démocratique.

Il ne suffit pas d’organiser des journées de commémoration, de baisser les drapeaux ou de multiplier les débats, si aucune réforme concrète des pratiques policières n’est engagée. Sans contrôle parlementaire effectif, sans engagement clair des partis à réguler leurs appels à manifester, ces démarches resteront vides de sens, sans véritable substance. Rappelez-vous l’adage de Rawls : une société se juge à la façon dont elle traite ses plus vulnérables.

De ce fait, la banalisation de la torture devient une triste réalité dans certains contextes postcoloniaux, où elle est devenue une pratique courante et presque ordinaire pour maintenir l’ordre. Au Sénégal par exemple, les témoignages d’arrestations arbitraires, de passages à tabac, de détentions prolongées sans jugement, ainsi que de traitements inhumains dans les commissariats illustrent cette dérive inquiétante. Le cas de Mody Sy, arrêté en mai 1993, qui aurait subi des décharges électriques aux doigts et aux organes génitaux dans les locaux de la gendarmerie de Dakar, témoigne du caractère systémique de ces abus[1]. La torture policière ne relèverait plus de l’exception, mais constituerait un mode opératoire toléré, voire couvert par une culture institutionnelle de l’impunité.

Face à cette réalité, dénoncer la violence policière comme une série de dérives individuelles ou accidentelles ne suffit plus. Il faut l’analyser comme une forme de souveraineté violente héritée du colonialisme et réarticulée dans l’État postindépendance sous des apparences républicaines. La torture policière n’est pas une pathologie passagère ou une anomalie accidentelle ; elle est le symptôme d’un système d’autoritarisme diffus, ancré dans les appareils de sécurité où la force prime souvent sur le droit et la légitimité.

  1. Une culture institutionnelle de la brutalité

La police a pour mission de prévenir et d’identifier les infractions, de maintenir l’ordre, de faire respecter la loi et de protéger les droits humains. Pourtant, trop souvent, elle abuse de ses pouvoirs. Pour comprendre cette culture de la brutalité, il faut remonter à la perpétuation des héritages coloniaux dans la gestion de la sécurité et dans le fonctionnement répressif des prisons.

  • Héritage colonial et continuités dans la répression

La police dans de nombreux États africains postcoloniaux représente l’un des héritages les plus ambigus du passé colonial. Au Sénégal, l’héritage de la répression coloniale se lit dans les pratiques, doctrines, dispositifs de contrôle et la culture institutionnelle de la police. Une analyse critique montre que les formes de maintien de l’ordre coloniales perdurent dans les techniques de gestion des foules, la surveillance des oppositions, et le contrôle des espaces urbains contemporains. La torture policière, qu’il s’agisse de bastonnades, de suffocations, de privations de sommeil, de simulacres d’exécutions ou d’insultes dégradantes, est directement héritée des méthodes d’interrogatoire mises en œuvre par la police coloniale française. Selon l’historienne Raphaëlle Branche[3], ces forces coloniales ont systématisé la torture à des fins de renseignement et d’intimidation.

Dans le cadre sénégalais, la police indigène, souvent militarisée, était déjà un corps répressif contre les insoumis, les grévistes et les rebelles paysans. La logique de discipline par la douleur n’a pas disparu avec la colonisation, elle s’est prolongée dans l’après-indépendance. Les régimes postcoloniaux ont conservé l’architecture policière, les doctrines sécuritaires et la machinerie répressive, héritées de la puissance coloniale. La police n’a jamais été conçue comme un service public visant la sécurité partagée ou la protection des citoyen(ne)s, mais comme un instrument de coercition au service d’un ordre racial et impérial. En Afrique coloniale française, le Code de l’indigénat, par exemple, donnait pouvoir à l’administration de réprimer, emprisonner, fouetter ou expulser sans jugement, consolidant ainsi un rapport oppressif entre colonisateurs et colonisés. Ce mode de gestion était fondé sur une logique militaire, où l’obéissance, la répression et la surveillance quadrillaient l’espace. La mémoire collective de cette culture autoritaire, dictée par la suspicion, le contrôle brutal, la répression punitive, reste vive dans les sociétés africaines, souvent justifiée au nom de la « stabilité » ou de la lutte contre la « menace terroriste ». Comme l’affirme Achille Mbembe, « le discours de la sécurité sert trop souvent à étouffer la pluralité démocratique et à justifier l’impunité de l’État»[7].

Ce transfert, cette transmission culturelle, se poursuit sans grande rupture dans l’appareil répressif postcolonial, où la torture n’est pas seulement tolérée, mais parfois enseignée comme méthode efficace d’interrogatoire, évoquant une ordalie médiévale. La quête du « véritable » aveu prime sur la vérité, la force physique devient une arme légitime, et la suspicion un principe directeur.

Après l’indépendance du Sénégal en 1960, ces structures sont largement conservées. Mamadou Diouf[9] observe que l’État sénégalais a intégré et intégré ces institutions coloniales dans une logique de centralisation autoritaire, prétendant moderniser sans véritable rupture. La police reste alors davantage un outil pour neutraliser l’opposition que pour garantir la sécurité ou la justice. Pendant les années 1960 à 1980, on assiste à une surveillance accrue des syndicats, à la répression d’étudiants (notamment en 1968 et 1988), ainsi qu’à un encadrement strict des espaces populaires. La hiérarchie, la verticalité et le rapport inégalitaire avec la population restent des caractéristiques fortes de cette institution. Si la Constitution reconnaît le droit de manifester, dans la pratique, la manifestation publique demeure systématiquement soumise à des restrictions strictes, interprétant l’ordre public de façon oppressive. La prison, en outre, devient un lieu supplémentaire de punition, renforçant cette logique répressive.

  1. La prison sénégalaise : une double peine dans l’État postcolonial

La prison, supposée incarner la punition, la réhabilitation et la défense de la société, est, au Sénégal comme ailleurs en Afrique, un espace de relégation, de violence sociale et de désaffiliation politique. Elle est marquée par la privation de liberté, mais aussi par l’humiliation, la pauvreté, le désespoir et la déchéance des droits fondamentaux. La réalité quotidienne des détenus témoigne d’une double peine : d’une part, la condamnation juridique, mais, d’autre part, une peine invisible, socio-psychologique et morale, imposée par des conditions indignes, la lenteur judiciaire et le laisser-faire institutionnel. La prison sénégalaise s’inscrit dans une continuité coloniale, à la fois dans ses finalités — davantage de neutralisation que de réinsertion — et dans ses modalités — surpopulation, absence de droits, violence institutionnelle.

L’histoire des prisons au Sénégal s’inscrit dans celle du système colonial, où elles étaient conçues comme des outils de discipline des populations indigènes, visant à dissuader, soumettre et montrer l’exemple. Dans ces établissements, la logique n’était pas la réhabilitation mais la dissuasion. Les archives du système colonial montrent que l’incarcération touchait aussi bien des délits mineurs — comme la mendicité ou la désobéissance — que des actes plus graves, mais toutes ces mesures avaient pour objectif principal le contrôle social, plutôt que la justice.

Après l’indépendance, ces établissements ont été conservés, sans grande refonte structurelle ou idéologique, et continuent de fonctionner selon une architecture de la relégation où le détenu n’est pas considéré comme un sujet de droit, mais comme une matière à contenir. Michel Foucault[10], qui a théorisé la discipline carcérale moderne, aurait vu dans ces prisons la matérialisation du pouvoir disciplinaire, où la sanction dépasse la simple rétribution pour devenir une technique de contrôle social.

  1. Les aspects de la double peine

La peine est multiforme : elle s’inscrit à la fois dans les dimensions juridique, sociale, physique et morale.

  • La peine judiciaire et la peine sociale

Dans un système judiciaire où l’encombrement et les lenteurs procédurales deviennent la norme, la détention provisoire, censée être une mesure temporaire, devient souvent la première peine pour l’accusé, parfois sans procès effectif. Plus de 40 % des détenus au Sénégal sont en attente de jugement depuis plusieurs années[11], signe alarmant d’une dérive profonde des institutions judiciaires, qui met en cause l’État de droit. La présomption d’innocence, principe fondamental, est ainsi bafouée, tandis que la violation du principe de délai raisonnable devient monnaie courante.

Mais cette peine judiciaire n’est que la première étape d’un processus plus insidieux. Elle mène à une seconde, plus discrète mais tout aussi dévastatrice : une peine sociale, psychologique, existentielle. La privation de liberté se double d’une déshumanisation progressive dans un environnement délabré : promiscuité, surpopulation, absence de soins, malnutrition, violence entre détenus, etc. Résulte alors un régime de « production d’irrécupérables » où l’individu devient résidu social, rejeté, considéré comme un corps à oublier. La prison n’a plus pour vocation la réinsertion, mais la relégation définitive.

Sur le plan psychologique, cette double peine provoque une fracture identitaire profonde. Le détenu perd tout droit à la narration de soi, devient une pièce de l’appareil répressif, un objet sans voix dans une bureaucratie carcérale fermée. La souffrance physique ou morale y produit des blessures invisibles, qui dépassent la simple douleur corporelle. Primo Levi évoquait cette « zone grise de l’humain », où apeurs, désespérance et désidentification détruisent toute cohérence morale.

Cette condition traduit une rupture éthique radicale : l’État, garant supposé des droits fondamentaux, devient engendreur d’une inhumanité institutionnelle. La détention y cesse d’être un instrument de justice pour devenir une forme de violence brute, sans justification morale, sans reconnaissance politique, et sans issue. Les victimes sont niées dans leur humanité et dépossédées de leur appartenance à l’humanité. Tout l’univers carcéral participe à cette logique d’annihilation de la personne.

Il en résulte une transformation : la faute, censée être punie, devient une condition sociale durable ; la sanction devient condamnation existentielle ; le temps judiciaire, une temporalité sans horizon. La double peine, combinant dimension judiciaire et dimension infra-juridique, pourrait être perçue comme l’une des tragédies silencieuses de nos démocraties postcoloniales, à huis clos.

  • La peine physique et la peine morale

Les violences physiques sont systématiques : fouilles à nu, brutalités policières, isolements abusifs. Mohamed Ndoye, manifestant arrêté en février, raconte que ses menottes étaient si serrées que le sang n’arrivait plus à circuler, puis on l’a frappé avec des chaînes de moto, avec des coups dans les testicules, tout en lui posant des questions[12]. Mais la violence morale, plus pernicieuse encore, détruit l’identité symbolique du détenu : il s’agit d’effacer toute trace de sa présence, de briser ses liens familiaux, de générer une stigmatisation sociale irréversible, d’entraver ses chances futures. Le détenu devient un objet d’inhumanité, un rebus social.

Ce processus de double peine dépasse la simple sanction pénale pour chapitrer un processus de désaffiliation sociale totale. La prison se transforme en un dispositif de fabrication d’irrécupérables, selon l’expression de Loïc Wacquant[13].

Le caractère politique de cette détention arbitraire est évident dans le traitement réservé aux opposants, militants ou journalistes. Les figures comme Ousmane Sonko, Guy Marius Sagna ou d’autres sont détenues sous des conditions dénoncées par plusieurs ONG. La prison devient un outil de répression politique, héritier des logiques coloniales d’exception. Mais elle accueille aussi des populations marginalisées : jeunes en rupture, sans-abris, usagers de drogues, petits vendeurs ambulants. La prison y devient une sorte de gestionnaire des défaillances sociales, remplaçant souvent les initiatives publiques et incarnant un « État pénal »[14].

  1. Une torture discriminatoire : jeunes, pauvres, dissidents

La torture policière ne frappe pas tous de manière uniforme. Elle cible plus particulièrement les groupes vulnérables ou considérés comme des menaces pour l’ordre public : jeunes issus des quartiers populaires, délinquants mineurs, activistes politiques, membres de mouvements sociaux. Elle fonctionne comme une technologie d’exclusion, renforçant les divisions sociales, de classe, de statut ou d’allégeance politique. La cartographie postcoloniale de la menace urbaine s’appuie sur une catégorisation systématique des populations, souvent renforcée par des dispositifs de fichage, de surveillance et de criminalisation préventive, au nom d’une prétendue prévention mais dont la logique reste profondément coercitive[15].

Les opérations policières dans ces quartiers populaires, telles que patrouilles nocturnes, rafles ou contrôles de routine, prolongent cette logique coloniale d’occupation territoriale. La mémoire de la classification coloniale des quartiers républicains par leur civisme ou leur dangerosité se transpose dans le vocabulaire sécuritaire contemporain. Dakar était divisée en quartiers européens, « civilisés », et quartiers africains « surveillés » ; aujourd’hui, cette logique est perpétuée dans la répression de zones pauvres telles que Pikine, Guédiawaye ou Les Parcelles Assainies, où la police opère plus comme une armée d’occupation que comme un service de proximité.

Les exemples lors des manifestations de 2021 et 2023 en offrent une illustration frappante : arrestations massives, violences en détention, humiliations sexuelles, coupures de communication. La torture y sert de maître-mot : une méthode brutale de domination visant à produire la terreur et à délégitimer toute opposition. Elle ne se limite pas à la punition physique, mais devient aussi un moyen d’effacer la dissidence, de briser la résistance. Le corps devient alors la surface d’écriture du pouvoir, un espace où s’inscrit la domination.

Réduire cette réalité à une simple question de pratiques policières nécessite de la voir comme un phénomène politique. La pérennité des violences de l’État est liée à un projet de transformation du rapport à la citoyenneté, qui doit inclure une réforme profonde de la formation policière, basée sur les droits humains, une véritable autonomie de contrôle (par l’Inspection générale, par la société civile et par le parlement), l’obligation d’enregistrement des interrogatoires, la protection des lanceurs d’alerte, et une volonté politique ferme de punir tout abus.

Judith Butler rappelle que « la violence qui n’est pas dite devient un régime »[16]. La torture ne doit plus rester cachée dans l’impensé juridique ou dans les silences institutionnels. La démocratie ne peut tolérer une telle méthode de gouvernance, où la douleur devient outil de domination.

Il est urgent de comprendre que la torture policière au Sénégal n’est pas un accident, mais le symptôme d’un appareil d’État encore imprégné de l’ombre coloniale, basé sur l’ordre plutôt que sur le droit, la force plutôt que la justice. Pour sortir de cette spirale, il faut refonder la souveraineté autour de l’éthique, ce qui implique de soumettre les forces de l’ordre au droit, de promouvoir une culture de la responsabilité et du respect de la dignité humaine, et de réaffirmer que nul ne doit être humilié ou torturé pour faire respecter la République.

  1. Le silence du droit et l’impunité organisée

La persistance des actes de torture et de brutality trouve en grande partie ses racines dans l’absence de mécanismes de contrôle réellement effectifs et indépendants. Certes, la Constitution sénégalaise interdit explicitement la torture, et le pays a ratifié la Convention contre la torture de l’ONU (1986). Mais dans la pratique, cette législation reste lettre morte ; les recours sont souvent vains et inefficaces. Le Code de procédure pénale autorise des garde-à-vue prolongées, parfois sans accès à un avocat, et le mésusage du mandat de dépôt permet de maintenir un détenu sans jugement. Les examens médicaux ne sont pas systématiques, et aucune plainte pour torture n’a abouti à une condamnation de policiers de haut rang dans les affaires majeures. Ce déni de justice officialise une culture d’impunité où les agents de l’État bénéficient d’une liberté quasi totale pour violer les droits fondamentaux.

De plus, la torture opère souvent dans l’ombre, dans des angles morts ou sous des formes clandestines : sans enregistrement, dans des véhicules ou dans des lieux non identifiés, ce qui lui permet d’échapper à toute traçabilité et à tout contrôle. Certains analystes dénoncent une architecture judiciaire qui, en théorie garante de l’État de droit, se révèle en pratique complice de cette impunité, transformant le système judiciaire en un rouage silencieux mais décisif dans la reproduction de la violence institutionnelle[17].

Une partie de la magistrature, dans ce contexte, semble avoir abandonné son rôle de gardien du droit pour devenir un soutien passif ou actif à ces dérives. La faible indépendance des juges, leur loyauté parfois envers des intérêts politiques, forge un système où la justice intervient peu pour condamner cette violence systémique. Le phénomène d’une « servitude volontaire judiciaire »[20] désigne cette situation où certains magistrats, promus pour leur fidélité plutôt que pour leur intégrité, facilitent l’occultation des actes de torture et de violence. La chaîne d’impunité se renforce : le policier tortionnaire n’est pas poursuivi, le procureur classe sans suite, le juge d’instruction refuse ou ignore, et la justice du siège valide ces décisions, consolidant ainsi cette impunité.

Le constat est sans appel : la torture échappe à toute sanction, devenue un mode de gouvernement implicite, partagé par l’ensemble des acteurs institutionnels. La souffrance invisible et silencieuse des victimes laisse des traces profondes, physiques mais surtout psychologiques — cauchemars récurrents, crises d’angoisse, repli sur soi, troubles de la mémoire, parfois jusqu’au suicide. Cette douleur, non reconnue officiellement, devient un héritage muet, transmis dans la mémoire collective, dans la famille, dans le quartier, dans la société tout entière. La question de la responsabilité de la justice dans cette impunité prolongée devient donc centrale, car en refusant d’assurer le devoir de rendre des comptes, elle cautionne la brutalisation systématique des citoyens.

Dans une démocratie, la justice joue un rôle de contre-pouvoir essentiel. Mais lorsque la justice devient complice ou passive face aux exactions de l’État, elle trahit sa mission fondamentale. Comme le disait Paul Ricœur[21], « il n’y a pas d’État de droit sans une magistrature capable de dire non ». Au Sénégal, cette capacité semble affaiblie ou volontairement absente, ce qui favorise la consolidation d’un ordre postcolonial où la force impose sa domination, où l’impunité triomphe, et où la responsabilité judiciaire se dilue dans l’obscur.

Pour rompre cette boucle, il est nécessaire de refonder une police républicaine, ancrée dans la culture du respect des droits, dans le contrôle citoyen et parlementaire, dans une formation axée sur les droits humains. La transparence, la surveillance indépendante et la responsabilisation effective doivent devenir la norme. La seule façon d’obliger l’État à respecter la dignité de ses citoyens est de faire de la justice un véritable contre-pouvoir, capable de dire non à la violence d’État. Sinon, la spirale de l’impunité risque de s’enliser durablement, laissant des cicatrices profondes dans la société, et perpétuant une justice inhumaine, à visage voilé.