Comment l’intelligence artificielle perpetue-t-elle les dynamiques coloniales

5 juillet 2025

Intelligence artificielle : Hady Ba prône une « IA à la sénégalaise »

Il ne faut pas craindre l’intelligence artificielle, considère Hady Ba, qui occupe la tête du département de philosophie à la Fastef et dirige également l’animation culturelle et scientifique de l’Université catholique d’Afrique de l’Ouest (Ucad). Pour cet académicien, la peur unanime à propos de l’IA au Sénégal repose sur une « peur irrationnelle » qu’il juge nécessaire de dépasser. D’emblée, il insiste : « Il ne faut pas voir l’IA comme une menace, mais comme un outil. » Selon lui, la réaction face à cette technologie doit être équilibrée et raisonnée.

Si le Dr Ba refuse toute tentative de diaboliser l’IA, il ne minimise pas pour autant ses risques potentiels. « Comme tous les outils, l’intelligence artificielle peut être dangereuse si elle tombe entre de mauvaises mains », avertit-il. Il cite à ce propos Jean Rostand : « La science a fait de nous des dieux avant que nous ne méritions d’être des hommes. » Cela montre à quel point l’évolution technologique doit être accompagnée d’une conscience éthique et responsable.

L’expert met également en garde contre les biais présents dans les systèmes d’intelligence artificielle existants : « Nous sommes en train de concevoir une intelligence artificielle qui risque d’être sexiste, raciste, car elle reflète la société occidentale contemporaine. » Il dénonce aussi ce qu’il qualifie de « nouveau colonialisme », évoquant l’exploitation de ressources naturelles, comme l’eau au Chili par Google, ou encore les conditions de travail souvent précaires des annotateurs de données, notamment au Kenya.

Une alternative locale à l’hégémonie technologique

Devant la domination des grandes entreprises technologiques, Hady Ba plaide pour le développement d’une « alternative locale ». « Si nous voulons que nos valeurs, nos idées, soient présentes et transmises, il faut que nous utilisions, que nous développions nos propres outils afin de véhiculer nos principes », affirme-t-il avec conviction. La démarche ne consiste pas simplement à adopter des technologies étrangères, mais à créer et maîtriser des outils qui reflètent spécifiquement le contexte sénégalais.

Une distinction essentielle : « IA à la sénégalaise »

Le chercheur rejette l’idée d’une « IA à la sénégalaise » en tant que simple concept technique, préférant insister sur une « intelligence artificielle utilisée et développée par des Sénégalais ». La nuance est capitale : il ne s’agit pas seulement de fabriquer une IA locale, mais de maîtriser l’outil pour en éviter la subjugation ou l’exploitation. Il insiste : « Ce qu’il faut, c’est que l’on se l’approprie, que l’on puisse la contrôler. »

Il soulève également des interrogations concrètes : « Est-ce que nous disposons d’une littérature sénégalaise suffisamment riche pour entraîner une IA ? Avons-nous des entreprises qui proposent des outils en ligne ? » Autant de questions essentielles pour bâtir une intelligence artificielle en phase avec nos réalités et nos valeurs.

Espoirs et réalités : la puissance du potentiel sénégalais

Faisant preuve d’optimisme face aux défis, Hady Ba évoque des succès passés des étudiants sénégalais dans des compétitions internationales. « Il y a quelques années, des étudiants de l’ESP ont participé à un concours mondial et sont arrivés en tête, surpassant notamment Stanford et d’autres grandes universités américaines. » Ces résultats illustrent la qualité et la compétence des jeunes talents locaux.

Selon lui, « la matière grise, elle est bien présente, tout comme le niveau de compétence. » Cependant, il constate que « l’écosystème n’est pas encore totalement développé » pour transformer ce potentiel en une véritable dynamique d’innovation. Il appelle à des investissements importants dans les universités et à la création de ponts entre le monde académique et l’industrie, inspirés du modèle californien, reconnu mondialement pour sa synergie entre innovation et entrepreneuriat.

Les défis du système éducatif face à la révolution technologique

Par ailleurs, l’expert souligne que le système éducatif doit impérativement s’adapter à cette révolution. « Les enseignants doivent apprendre à s’ajuster à ces nouvelles réalités, » affirme-t-il. Il critique la tendance à interdire l’emploi de ces technologies sans offrir de formations adéquates, ce qui serait contre-productif. Il estime qu’il faut privilégier l’apport de compétences pour mieux maîtriser ces outils plutôt que de vouloir simplement les bannir.

Une étude récente du MIT citée par Hady Ba révèle que l’utilisation de ChatGPT pourrait avoir des effets délétères, notamment en réduisant la créativité et en altérant la mémoire. Cela souligne l’urgence d’intégrer une formation critique, qui permette aux utilisateurs de comprendre ces technologies en profondeur et d’en faire un usage responsable.

Une révolution comparable aux grands changements historiques

« C’est une révolution, » affirme Hady Ba, comparant l’impact de l’intelligence artificielle à celui des grandes innovations du passé, telles que l’imprimerie inventée par Gutenberg ou la machine à vapeur. Selon lui, que l’on ait peur ou non, ces avancées continueront d’envoyer des ondes de choc qui transformeront le monde entier. La grande question qui se pose, selon lui, est : « Que faisons-nous de cette révolution ? »

Un appel à l’action pour le Sénégal

Son message est clair : plutôt que de subir passivement cette évolution, le Sénégal doit activement s’en saisir. « Nous sommes un pays pauvre, mais cela ne nous dispense pas d’être ambitieux et créatifs, » déclare-t-il avec détermination. Il insiste sur la nécessité d’oser, d’investir et d’innover pour façonner un avenir qui corresponde à nos valeurs et à nos aspirations. La clé réside dans la capacité à être acteur plutôt que spectateur de cette transformation mondiale, en construisant une intelligence artificielle qui serve réellement nos intérêts.